20.03.2009

Madame rêve...

images.jpg"J'ai dans le bottes des montagnes de questions, où subsiste encore ton écho..."
La nuit je mens

19.02.2008

Art et compagnie

Deux fois par mois, les membres de l’Académie des Beaux-Arts se réunissent pour échanger sur les mots de la création artistique et sur l’évolution des arts. Les séances, nourries des recherches et de la création des participants, reflètent, dans leur enthousiasme et leur spontanéité, les regards croisés d’artistes d’aujourd’hui sur les différentes disciplines des Beaux-Arts.

Après un débat sur le dessin, le comité propose d’échanger sur le thème de la forme et d’explorer, entre contraintes et renouvellement, l’infinie richesse de ses variations.


La forme


« L’esprit fait la main, la main fait l’esprit (…) La main arrache le toucher à sa passivité réceptive, elle l’organise pour l’expérience et pour l’action. Elle apprend à l’homme à posséder l’étendue, le poids, la densité, le nombre. Créant un univers inédit, elle y laisse partout son empreinte. Elle se mesure avec la matière qu’elle métamorphose, avec la forme qu’elle transfigure. Educatrice de l’homme, elle le multiplie dans l’espace et dans le temps. »
Henri Focillon, Eloge de la main.






La forme tire la matière de son indétermination
Publié le 30/01/2008 - La forme (2008)



F-B. Michel. Pouvons-nous dire pour ouvrir ce débat que la forme c’est ce que nous voyons, ce que nous percevons, les contours d’une sculpture, les formes et les couleurs d’un tableau, les mouvements d’une symphonie… ? A l’image du statuaire de La Fontaine, l’artiste serait celui qui, en choisissant une forme, « Dieu, table ou cuvette », tire la matière de son indétermination et lui donne une cohérence.

C. Abeille. – Et pourtant la matière s’impose avec une telle évidence ! Lorsqu’on entre dans une carrière en Italie et que l’on se trouve devant les blocs de marbre, n’est-on pas tenté de se dire, mais à quoi bon tailler dedans ?

F-B. Michel. – La forme étant définie d’abord par le domaine dans lequel elle s’exerce et par l’espace dans lequel elle se construit, sans doute faudrait-il préciser ce qu’est la forme pour le sculpteur, pour le peintre, pour l’architecte…

Y. Boiret. – En architecture, la forme, c’est d’abord la représentation de l’espace. L’architecte délimite par une forme une expression personnelle mais aussi un espace de vie, un espace d’usage. La forme extérieure d'un bâtiment résulte en effet de sa fonction et de ses articulations intérieures : « form follows function » pour reprendre les mots de l’architecte américain Sullivan. Dès lors que l’homme a créé une forme pour s’abriter ou pour se recueillir, il l’a fait en tenant compte de la fonction du bâtiment. Cette fonction a ainsi conditionné le style et son évolution. L’arc-boutant extérieur des églises gothiques permet de gagner de l’espace à l’intérieur du bâtiment et d'ouvrir des jours aussi larges et aussi bas que possible dans les murs pour faire entrer la lumière.

M. Folliasson. – L’architecte ne peut en effet omettre d’exprimer réellement la fonction du bâtiment. Ainsi, lorsqu’on a construit les tours de verre de la grande bibliothèque, on a découvert qu’il fallait des volets ! Si la bibliothèque de Metz que j’ai réalisée comporte un mur plein c’est parce que les livres doivent être rangés à l’abri de la lumière.

F-B. Michel. – Cet assujettissement de la forme à la fonction est visible aussi au Musée du Quai Branly.

M. Folliasson. – Oui, cet exemple illustre bien le principe de l’architecture contemporaine : on crée un grand hall, une passerelle au milieu des arbres et on construit à l’intérieur. Les collections dans leur diversité sont exposées dans une série de boîtes suspendues, de taille variable. Les deux façades du musée proposent une forme générale évoquant des vies multiples : côté nord une façade lisse en vitrage pincé, très réussie et côté Seine, une verrière et une forêt tropicale, brute, irrégulière, généreuse. C’est un bon mariage du fond et de la forme.


http://www.academie-des-beaux-arts.fr/debats/

18.02.2008

Ces intellos qui rejettent la démocratie

0b991ae0e800dc1ed54b174fe6d7bbd2.jpgAlain Badiou, Slavoj Žižek… Des philosophes mettent en cause la démocratie électorale. Critique salutaire ou retour des vieux démons?

LIBERTATION, samedi 16 février 2008

Malaise dans la démocratie, brouillard sur les urnes. Est-ce l’effet retard d’une succession de scrutins aux résultats déroutants pour la gauche ? Un mouvement d’humeur face à la démocratie libérale triomphante ? La nouvelle lubie de quelques philosophes ? Ou une crise plus profonde ? Le fait est là : la démocratie, en tout cas dans sa forme électorale, est mal en point et les intellectuels viennent à son chevet. Certains pour se demander ce que signifie cet accès de fièvre. D’autres, plus radicaux, pour affirmer que, dans un monde plus complexe et plus inégalitaire que jamais, le système représentatif ne permet plus au plus grand nombre de participer à la prise de décision collective et qu’il faut désormais s’interroger sur ses fondements même.

Punir les élus. Le constat, d’abord. Il traverse les clivages politiques. Venus de la gauche antitotalitaire, des historiens des idées tirent la sonnette d’alarme. «La démocratie d’élection s’est incontestablement érodée», écrivait Pierre Rosanvallon fin 2006 dans La Contre-Démocratie. Proche de la deuxième gauche, il y décrivait les diverses formes de la «défiance» démocratique, de la «démocratie négative» : abstention, manifestations, volonté de surveiller et de punir les élus. Dans l’introduction du premier tome de L’Avènement de la démocratie, paru à l’automne, son collègue Marcel Gauchet préfère parler d’«un e anémie galopante», une «perte d’effectivité» qu’il attribue à une «crise de croissance» de grande ampleur. L’ironie veut que ces analyses se développent au moment même où, pratiquement à l’opposé de l’échiquier intellectuel, la critique de la «démocratie formelle», aussi vieille que le marxisme, connaît une deuxième jeunesse.

En témoigne le succès inattendu du petit essai du philosophe, Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, véritable charge contre la loi des urnes. «Tout le monde voit que la démocratie électorale n’est pas un espace de choix réel», écrit-il. Face à la «corruption» des démocraties par les puissances de l’argent, l’heure serait venue de définir «une nouvelle pratique ce qui fut nommé "dictature" (du prolétariat). Ou encore, c’est la même chose : un nouvel usage du mot "Vertu".»

Plusieurs voix se sont élevées - celles de Bernard-Henri Lévy ou du critique littéraire Pierre Assouline - pour dénoncer le retour d’une rhétorique associée au communisme stalinien. Michel Taubman, directeur de la revue Le Meilleur des Mondes, guère suspect de complaisance envers la pensée gauchiste, affiche, lui, une certaine placidité : «Il y a trente ans, en France, 20 % de la population dénonçait la démocratie bourgeoise et croyait à la dictature du prolétariat. On vivait avec. En réalité, ces intellectuels radicaux ne représentent rien, car, aujourd’hui, même Besancenot défend la démocratie électorale.» Pourtant, que la discussion prenne en France une tournure si véhémente n’est pas un hasard. «Les Français sont, au plan européen, les plus pessimistes sur leur démocratie et leurs représentants», note Stéphane Rozès, directeur de l’institut CSA. La crise, diagnostique-t-il, est «spirituelle» et sanctionne le discours d’impuissance tenu par les responsables politiques face à la mondialisation.

«Impuissance». Abstention à la présidentielle de 2002, victoire du non au traité constitutionnel européen, coups de cœur aussi brusques qu’éphémères pour Ségolène Royal puis François Bayrou, participation massive pour le sacre de Nicolas Sarkozy, scrutins locaux transformés en défouloirs, la boussole s’affole. Ni les frasques sarkoziennes ni la ratification du mini traité européen ne devraient contribuer à restaurer la confiance dans les vertus du bulletin de vote. De quoi conforter Badiou, pas fâché de constater dans son livre : «L’impuissance était effective, elle est maintenant avérée.»

«Les Français ne reprochent pas aux politiques leur manque de proximité, mais leur irresponsabilisation», reprend Rozès, ajoutant que les Français y sont d’autant plus sensibles que leur vivre-ensemble n’est pas fondé sur la religion ou l’ethnie, mais sur le partage d’idéaux politiques. Reste à se mettre d’accord sur les causes de l’impuissance démocratique. C’est tout l’enjeu de la réflexion qui s’engage. Pour Marcel Gauchet, l’avènement d’une conception hypertrophiée des droits de l’homme a fini par priver la collectivité de tout moyen d’action. Patrick Braouzec, député communiste de Saint-Denis, pense au contraire que «à côté des élections, auxquelles les gens sont très attachées, mais qui constituent un moment spécifique, la démocratie ne peut que s’atrophier si elle ne s’appuie pas également sur une démocratie participative et sur le mouvement social». Un «mouvement social» aux contours flous - manifestations de rue, soutiens aux enfants sans-papiers, opérations médiatiques des Enfants de Don Quichotte… - et qui, poussé à l’extrême, rappelle le titre d’un livre du philosophe John Holloway, en vogue chez les altermondialistes : Comment changer le monde sans prendre le pouvoir. Faire de la politique, d’accord, mais hors les urnes.

Le philosophe slovène Slavoj Zizek, star des campus américains et habitué des blagues provocatrices, va encore plus loin en estimant que seule «la violence populaire» permettra aux classes défavorisées de se faire entendre dans des démocraties libérales. Žižek publie ce mois-ci en France un recueil des «plus beaux discours de Robespierre», précédé d’une longue introduction où il se demande comment «réinventer une terreur émancipatrice». Icône de la pop-philosophie, connu d’abord pour ses analyses du cinéma hollywoodien, l’homme est pourtant le contraire d’un nostalgique. Il a combattu en son temps le «socialisme réel» dans la Yougoslavie titiste et participé aux premiers pas de la démocratie slovène. Sa radicalisation semble montrer que le désenchantement démocratique ne saurait se réduire à une exception française.

«Arrogance occidentale». C’est que, un peu partout sur la planète, les processus de démocratisation connaissent des ratés, d’ordres divers, qui mettent à mal la «promotion de la démocratie», pour reprendre le vocabulaire en usage à l’ONU depuis les années 90 : l’Irak et l’Afghanistan, mais aussi la Russie reprise en main par Poutine, l’Algérie ou la Palestine où les islamistes se sont vus confisquer leurs victoires gagnées par les urnes. Ou encore, la montée des populismes en Pologne, au Danemark, en Belgique. Voire une Amérique qui, pour imposer la démocratie, n’a pas hésité à transgresser les principes élémentaires du droit. De quoi nourrir pour un bon moment le débat. Car, qu’on le veuille ou non, celui-ci est ouvert. Dans le numéro de janvier de la revue Esprit, Pierre Rosanvallon pointait «une certaine arrogance occidentale et un certain aveuglement sur la nature et les problèmes de la démocratie.» En publiant les interviews de Marcel Gauchet et Slavoj Zizek, Libération verse deux pièces au dossier.

Eric Aeschimann