11.05.2009

Paris-Brest, de Tanguy Viel

Les éditions de Minuit. Editions de Beckett. Couverture mate, immaculée, d'une extrême sobriété. Qui murmue "qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse." Assurément Baudelairienne. L'objet-livre est déjà une « invitation au voyage », et les codes épurés et pourtant très reconnaissables donnent au lecteur l'impression d'appartenir à une société secrète, de goûter un plaisir d'initiés. Tenir le livre dans ses mains, respirer le papier buvard encore neuf, et réaliser que la vie n'est nulle par ailleurs que dans ce condensé d'éternité écrit par la main d'un autre. Et le livre n'est pas encore ouvert...

Quand Paris-Brest est sorti, j'avais l'esprit ailleurs au point de n'avoir plus le temps de m'enquérir des nouvelles du front éditorial. Je bats ma coulpe, mais la vie est faite de ça, coups de freins et coups d'accélérateurs... Je suis donc tombée nez-à-nez avec ce roman par hasard, dans une libraire que j'affectionne particulièrement à Strasbourg (Quai des Brumes, Grand Rue), et l'ai acheté immédiatement. Prise dans un maelstrom professionnel, je l'ai fait attendre un certain temps avant de l'emmener à New York, où nous avons passé du temps ensemble, au sommet du Rockfeller Center, devant des Bellinis, le jour de la mort de Bashung. J'étais en état de choc, seule, dans une ville aussi fabuleuse qu'impersonnelle. J'avais besoin de « prendre de la hauteur » -pour celà le Rockfeller Center était tout indiqué-, de me sentir française en général, bretonne en particulier. Et ce roman sent la houle et l'odeur âcre de l'air iodé.

Tanguy Viel, par une écriture sèche et resserrée, sert la violence d'un propos qui fait l'effet d'une colère froide et rentrée, de celles qui ne choquent qu'après coup, mais dont on garde un traumatisme indélébile. Brest y est décrite comme « la ville qu'on dit avec quelques autres la plus affreuse de France », mais en même temps l'Eden perdu, que des parents exilés ont quitté à leur corps défendant au profit de Montpellier « dans la région la plus moche de France ». J'y ai vu la rade, retrouvé la rue de Siam, touché le béton, et me suis sentie transportée dans cette ville reconstruite, à l'identité si forte qu'elle se laisse difficilement aimer. Et pourtant je l'aime, ce Finistère violent, rugueux et retors comme les gens qui l'habitent. Je les aime, ces gens, avec lesquels il faut faire ses preuves en permanence, qui portent en eux les maris, les fils, les parents que la mer n'a pas rendus. Brest, c'est la sécheresse émotionnelle, c'est l'Arsenal, c'est Recouvrance. L'écriture de Viel est résolument brestoise : simple sans jamais donner dans le simplisme. Efficace sans être aride. Et dans la mise en abîme du propos, je me plais à sentir toute la complexité du Finistère, qui, en dépit de la manière brute et sans détours dont se livre un paysage accidenté par d'incessants assauts climatiques, ne s'offre que si l'on va véritablement le chercher.

Voilà que j'instrumentalise le brillant roman de Tanguy Viel pour écrire une énième déclaration d'amour à cette région vers laquelle mon cœur et mon esprit sont tous deux tendus. Et que je retrouve bientôt par ailleurs. Mais ce n'est pas rendre justice au roman, ni à la virtuosité de l'auteur. Ci-dessous, je vous livre donc une critique en bonne et due forme, ce que manifestement, j'ai été incapable de faire. Le cœur a ses raisons...

 

viel.jpgPar Christine Marcandier-Bry www.mediapart.fr

« On sentait bien qu’il allait se passer des choses violentes et tendues, des choses, disons, gothiques, parce que ce que je voulais aussi, c’était que ça fasse comme un roman anglais du XIXe siècle, quelque chose comme Les Hauts de Hurlevent. D’un côté je voulais faire un roman familial à la française, de l’autre je voulais faire un roman à l’anglaise, et cela d’autant plus que tout se passe en Bretagne et pire qu’en Bretagne, dans le Finistère Nord, c’est-à-dire dans la partie la plus hostile, la plus sauvage et la plus rocheuse de Bretagne, alors c’était d’autant plus normal de donner à tout ça un côté, disons, irlandais, un côté Cornouailles, avec des oiseaux noirs et des pierres fatiguées. 

Paris-Brest de Tanguy Viel est un itinéraire, celui du narrateur, retournant passer dix jours dans le Finistère Nord, après avoir quitté Brest pour Paris, trois ans plus tôt. C’est aussi le fameux gâteau, qu’il tient à la main en entrant dans la maison que ses parents ont achetée, face à l’océan. Paris-Brest se donne lui-même comme un roman familial. Même si « tout le monde s’en fout des histoires de famille » – sauf la mère du narrateur qui tombe sur les 175 pages pourtant soigneusement cachées dans un secrétaire fermé à clé.

Ecrire un roman "familial à la française à l’anglaise" donne un résultat très post-Duras, « plus post-Echenozien que jamais », comme l’écrit Sylvain Bourmeau, un roman unique, pourtant fait de romans, de constructions de langage par peur de trop en dire, d’appartements et de maisons qui ont une histoire, de parenthèses qu’il faudrait refermer, de cimetières qui sont « comme les rayons d’une bibliothèque » et de mots qui éclatent à force de ne pas vouloir faire d’histoires. Et « tout se tient là, sous mon crâne, comme les parois d’une bibliothèque qu’on aurait renversée ». Alors il faut dire ou ne rien dire, la frontière est si mince, comme lorsque le narrateur est assis au chevet de sa grand-mère :tv.jpg

« Je me souviens d’avoir dit des phrases enchevêtrées, comme une toile invisible que j’aurais tissée sur son lit, elle immobile toujours, seulement prise au milieu des quelques mots qui revenaient sans cesse dans ma bouche (…) et déversés en boucle sur elle. (…) Mais bien sûr je n’ai rien dit, je me souviens que je n’ai rien dit ».

Paris-Brest est un « famille je vous hais-me ». Impertinent, intense, corrosif, fortement iodé, cynique, empreint d’une atrocité sous des dehors feutrés qui n’a d’égale que sa poésie, la poésie de Brest, ville adorée, haïe, objet de rejet comme de fascination, la poésie de la mer, du vent.

Le narrateur passe en revue tous ses manques, ses ratés : sa carrière de footballeur avortée avant même d’avoir commencé – son frère, lui, est footballeur professionnel –, son autonomie impossible que ce soit vis-à-vis de sa mère ou du fils Kermeur, double négatif, ombre permanente, mauvaise conscience. Il montre surtout qu’on ne peut se défaire de ce qui nous construit, en bien comme en mal : la gifle de la mère « l’empreinte de sa main sur ma joue », « toutes ces choses sont en partie écrites sur ma joue, sur la marque de sa main sur ma joue », ces souvenirs de chute dans un bassin glacé ou de vol dans un supermarché, ces hontes, vécues, subies, à l’image de la condamnation du père pour malversations financières quand il était vice-président du club brestois. Tout reste, tout se rejoue même, parfois. Que l’exil soit volontaire ou non, celui des parents dans le Languedoc-Roussillon, celui du fils à Paris, on est forcé de revenir, partir n’efface rien, les injures fusent des années après quand le père traverse Brest à découvert, et tout porte trace, comme la chambre d’hôpital de la grand-mère, « sur les murs et la fenêtre assombrie par trop de paroles qui grimpaient comme du lierre sur les vitres ».

Tout est en somme à l’image de Brest, cette ville qu’il est impossible de réinventer, comme l’écrit Viel dès l’incipit, somptueux, de son roman :

« Il paraît, après la guerre, tandis que Brest était en ruines, qu'un architecte audacieux proposa, tant qu'à reconstruire, que tous les habitants puissent voir la mer : on aurait construit la ville en hémicycle, augmenté la hauteur des immeubles, avancé la ville au rebord de ses plages. En quelque sorte on aurait tout réinventé. On aurait tout réinventé, oui, s'il n'y avait pas eu quelques riches grincheux voulant récupérer leur bien, ou non pas leur bien puisque la ville était de cendres, mais l'emplacement de leur bien. Alors à Brest, comme à Lorient, comme à Saint-Nazaire, on n'a rien réinventé du tout, seulement empilé des pierres sur des ruines enfouies. »

Réinventer. Sans doute est-ce là le mot clé de ce roman. On ne peut échapper à l’écriture de son histoire familiale, on peut certes décaler les évènements, changer des noms, faire mourir sa grand-mère et l’enterrer alors qu’elle est bien vivante - pour ouvrir et fermer le roman familial à écrire sur son enterrement -, forcer un peu les traits, « compte tenu aussi que c’était un roman », mais on ne change rien totalement. Sinon la forme, sinon les codes du genre.

Ce que démontre magistralement Tanguy Viel dans ce court roman, intense, irrévérencieux, en (se) jouant de main de maître de la technique pourtant éculée de la mise en abyme : à la manière du Paris-Brest, gâteau fourré, Tanguy Viel écrit un roman familial autour du roman familial de son narrateur et se joue de cette structure. Quand le narrateur rend visite à Noël à ses parents, les 175 pages de son manuscrit dans sa valise, il pense : « c’est comme les poupées russes, maintenant dans la maison familiale, il y a l’histoire de la maison familiale ». Deux perspectives narratives, celle de l’auteur, celle du narrateur, se croisent, se mêlent, se mettent en perspective autour de quelques secrets. Percer le mystère savamment entretenu par la mère qui toujours voudrait que rien ne se sache, dévoiler les secrets de famille les plus honteux, les millions de la grand-mère, ceux du père :

« Il faut dire, il y eut une concomitance troublante entre les ennuis de mon père et la fortune de ma grand-mère, disons, entre les dix-huit millions positifs de ma grand-mère et les quatorze millions négatifs de mon père. On aurait dit comme des vases communicants. Là-dessus je n’ai jamais réussi à débrouiller l’écheveau, tout ça est resté très flou et très indistinct mais je suis sûr qu’il y a des relations inconscientes, bien sûr inconscientes, entre le devenir pauvre de mes parents et le devenir riche de la grand-mère ».

Et, grâce au croisement des perspectives, dire, aussi, la vérité enfouie de ce narrateur, malgré ses propres constructions de langage, sa manière d’écrire l’histoire, de la réinventer, sans doute.

Le style de Tanguy Viel est celui des vagues, toujours recommencées : il avance par reprises, réitérations, il est heurté et pourtant fluide, à l’image d’un roman qui progresse par saccades, comme un fil qui sans cesse échappe, chaque reprise ajoutant un adjectif, un adverbe, une nuance, une maille au filet, et paradoxalement un silence sur le secret, perceptible mais ineffable, comme enfoui, exprimé (pas au sens de dire mais d’extraire, de tirer le suc – la lie ici – d’une chose). Plus que de reprises, on devrait parler d’allers et retours, comme l’indique le titre Paris-Brest, lacunaire malgré sa beauté et ses sens explicites, puisque le roman, dans sa structure, est un Brest-Paris-Brest. Ces répétitions créent une attente, un suspens, mais elles creusent aussi une inquiétude, un malaise.

Dans ce roman, tout est affaire de silences, de mots qu’il faudrait prononcer, dire et qu’on s’interdit d’articuler, d’autres que l’on répète comme des litanies pour masquer des failles, des gouffres. Il s’agit de « composer », en somme, terme que Viel emploie page 29 et qui dit tout. Composer avec ce que la vie impose, composer avec ses hontes et ses manques, composer comme on brode pour masquer la vérité : la mère qui aurait voulu « raconter une autre version de cette histoire, une version sans Albert sans doute, une version sans moi sans doute, mais surtout, je crois une version sans les Kermeur », composer comme on écrit – nécessairement – le roman de sa famille.

Paris-Brest, donc. « En rade » aurait aussi fait un excellent titre si Huysmans n’en avait déjà donné une version. En rade, comme les espoirs de départ du narrateur, comme l’appartement de la grand-mère avec vue sur la rade de Brest, comme elle le dit si souvent, la bouche pleine de cette phrase, qui dit aussi sa fortune bizarrement acquise, cet argent qui plombe tous les rapports de famille :

« Cent-soixante-mètres carrés avec vue sur la rade, répétait-elle comme si c’était un seul mot, une seule expression qu’elle avait prononcée des milliers de fois, laissant glisser dessous toutes les images qui allaient avec, c’est-à-dire la mer bleue de la rade, les lunatiques teintes de l’eau, les silencieuses marées d’août, les reflets de la roche et les heures grises de l’hiver ».

Règlement de comptes de Noël, d’une veille de Noël en famille, « ce 20 décembre » 2000, véritable anaphore de plusieurs chapitres, dans une atmosphère lourde de non dits, de malaises. Tout sauf un conte de Noël, Tanguy Viel excellant dans la peinture des petitesses de la bourgeoisie, de ses hypocrisies, de ses atrocités. Dans le rendu de son étroitesse aussi, ses carcans, son renfermé, malgré l’air du large, comme l’illustre la spasmophilie de la mère, les sacs en plastique qu’elle se met sur la tête pour respirer, ou comme le souligne ironiquement le nom du restaurant pour vieux amiraux et amateurs de bridge que fréquentent la grand-mère puis la mère du narrateur : « le cercle marin ». Vicieux, vicié, ce cercle…

Les personnages de ce roman sont tous liés, ils s’observent, se jaugent, se menacent, passent des contrats tacites ou notariés, ils s’enferment, se volent jusqu’au moment où la vérité éclate, mais cela changera-t-il quelque chose ? il suffit parfois, sans doute, d’un geste, en apparence anodin, profondément bouleversant, comme le montre la dernière page du roman.

Paris-Brest est un roman magistral sur le décalage entre rêves et réalité, volonté de partir et retours, sur la difficulté de se « réinventer », sur les failles de nos histoires de famille, confirmant, si besoin était, à quel point ce jeune écrivain, Tanguy Viel, né en 1973, construit peu à peu une œuvre qui compte. Ou, comme il l’écrit lui-même, dans son ironie irrésistible : « Techniquement tout était clair. Psychologiquement non. Psychologiquement rien n'est jamais clair mais techniquement si.» Tout est dit.

01.04.2009

Martin L. Gore – Lays

lays.jpgMartin L. Gore – Lays traductions de Jugurtha Harchaoui

Lays : De l’anglais, court poème lyrique récité ou chanté par un ménestrel.



Le livre Lays regroupe 87 textes écrits par Martin Gore pour Depeche Mode et qui sont, pour l’essentiel, traduits en français par Jugurtha Harchaoui. Cette initiative réjouissante semble assez anachronique en 2009, époque où l’on trouve un peu tout et souvent n’importe quoi sur le web. Ce livre de traduction intéressant a également le mérite de nous remémorer une époque pas si lointaine que cela où l’on écoutait son disque seul dans son coin, booklet dans la main gauche et dictionnaire dans la main droite en essayant maladroitement de déchiffrer un hypothétique message.

Lays permet au passage de tuer certaines interprétations : les fans de Depeche Mode qui voulaient absolument voir en Black Celebration une messe noire en seront pour leurs frais. On regrettera simplement que dans une minorité de cas (Insight, Home, Only When I lose Myself, Dream On, Sister of Night, Surrender), la version française soit carrément passée à l’as. Ces traductions sont en effet remplacées par des illustrations pas vraiment indispensables de l’oncle Martin (© Gérard Bar-David qui signe la préface du livre) dessinées par Klaus Voorman.

Un parolier génial ?
Pour le reste, le livre pose également indirectement la question du talent de Martin Gore : abusivement surnommé « un des songwriters les plus doués de sa génération » par son fan-club à longueur de discussions, son talent d’écrivain n’apparaît vraiment que sur certains textes voire certaines lignes bien précises. On se souvient d’Alan Wilder qui soulignait le génie des paroles de Never Let Me Down Again. Car écrire des textes n’a jamais été le job à plein temps de Gore. Il n’était que le second de Clarke et a dû prendre son relais à la surprise générale. Et il n’a pas été seulement bombardé parolier en chef, il lui a également fallu composer des mélodies qui tenaient la route et participer activement au processus d’enregistrement. C’est sans doute une des différences flagrantes entre les vrais paroliers géniaux comme Morrissey, qui pouvait se délester sur Marr pour se concentrer sur les paroles fracassantes des Smiths. Cela n’enlève rien à Martin Gore qui a su s’en sortir très dignement au fil des années, cela démontre simplement que Depeche Mode est bien l’assemblage d’une somme d’individus et que la solution était collective.

Lays – 23 euros – 194 pages - Sortie avril 2009
Textes de Martin L. Gore, traduits par Jugurtha Harchaoui
www.lays-livre.com
Editions Normand

article extrait du site: http://www.frenchviolation.com/dm/index.php/ que je vous recommande vivement.

27.02.2009

Swift everywhere...

number5.jpgParfois, certaines rencontres sont de l’ordre du merveilleux, et donnent lieu à des moments de grâce qui laissent penser que, peut-être, si l’on sait reconnaître les délices de la vie, elle nous laisse les saisir… Hier soir j’ai vécu un de ces moments hors du temps, parenthèse enchantée dans une journée particulièrement laborieuse. Deux colloques internationaux à préparer, la grippe, une vilaine fièvre, l’horloge qui me rappelle que je suis très en retard, le tout ponctué des ronflements de mon chien. Dantesque…

Une amie m’interpelle vers 20h00 sur un chat au sujet de mon prochain périple à New York. Nous parlons alors de notre goût commun pour Woody Allen, échangeons à bâtons rompus au sujet de nos films préférés, nous remémorant des scènes précises, insistant sur ce qu’ils ont changé dans nos vies respectives, ce en quoi ils nous ont transformées, ce en quoi ils nous rassurent… Nous les avions tous vus. En parlant d’eux avec gourmandise, c’est de nous dont nous parlions en creux. Et nous avions manifestement des envies d’encore…
J’ai alors fait part à cette amie d’un de mes rituels de voyage. Où que j’aille, j’emmène avec moi un livre, unique, choisi méticuleusement, sacralisé, qui rythmera les temps morts qui ne le seront donc jamais. Je ne choisis pas n’importe comment. Lors de mon premier colloque aux Etats-Unis, j’étais tellement sidérée d’être retenue pour donner une conférence que j’ai emmené avec moi Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll. Je me sentais comme Alice tombée dans le terrier du lapin blanc, et appréciais le vertige… Au Canada, il y a quelques mois, j’ai voyagé avec Echenoz, Je m’en vais. Et j’ai offert mon exemplaire à la confrère, devenue amie, qui m’a raccompagnée à l’aéroport de Toronto, et que j’ai eu de mal à quitter. Précisément, je m’en allais, et ce livre lui revenait.Pollock-Number-One-1948.jpg

Dans quelques jours, mes pérégrinations universitaires me reconduisent à Montréal et Providence, afin d’y travailler, et mon luxe ordinaire m’emmène une petite semaine à New York, que je n’ai fait qu’effleurer l’an dernier. Je me suis donc mise en quête d’un compagnon de papier, qui serait le témoin du froid du sommet de l’Empire State Building, des mes trajets sur la Greyhound, se reposerait avec moi au restaurant du MoMA et souffrirait les traces de muffins improbables à Soho. C’est alors que mon amie me cite Swift « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». Le glas avait sonné, ce serait La conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole, auteur suicidé en 1969, à l’âge de 32 ans parce qu’il se croyait écrivain raté. Son roman, publié par sa mère en 1980, s’est vu couronné par le prix Pulitzer.

Ce matin, j’envoie une invitation à l’une de mes conférences à une connaissance de longue date, qui me demande à la suite de cet envoi de retirer son adresse de ma mailing list. J’obtempère et me risque à lui demander en quoi une invitation courtoise à une conférence d’art contemporain a pu l’agresser à ce point. Un rien cynique (Je suis une fausse gentille), je m’excuse au passage de n’avoir pas eu l’intelligence de déduire que l’art, ainsi que tout ce qui ne génère pas d’argent, était pour lui fatalement dénué d’intérêt. « Exact, rétorque-t-il, il faut de tout pour faire un monde, des gens qui produisent de la richesse pour pouvoir partager et payer les innombrables acquis sociaux et d’autres qui sont payés à penser. » Le plus drôle, dans l’histoire, si l’on goûte l’humour noir, est le constat suivant : la personne avec laquelle je parle de Spencer Tracy, de Woody Allen, qui cite Swift et me donne des conseils de lecture, exerce sensiblement la même profession que l’individu qui, si je lui en avais laissé l’occasion, m’aurait fait une démonstration très pragmatique de l’inutilité de la culture dans notre société. Il y en a un des deux qui est mieux dans sa peau que l’autre, je vous laisse deviner lequel…

Images: Number 5 et Number 1, Jakson Pollock

15.12.2008

Vient de paraître...

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Autour de Ledoux : architecture, ville et utopie
Actes du Colloque international à la Saline royale d'Arc-et-Senans, le 25, 26 et 27 octobre 2006
Edité par Gérard Chouquer, Jean-Claude Daumas

Je me permets de signaler ma modeste contribution...


Avant-Propos– Gérard CHOUQUER et Jean-Claude DAUMAS
Daniel RABREAU – Ledoux et le livre de 1804
Fabrice MOULIN – La ventriloquie de l'architecte : énonciation et esthétique dans L'architecture… de C. N. Ledoux
Emmeline SCACHETTI – La Saline d'Arc-et-Senans de Ledoux : du texte à la réalité
Daniele VEGRO – Chaux, ou la ville embryon
Fabien GAVEAU – Surveillance et police en utopie. De la tournée au regard
Laurent BARIDON – L'Architecture de Ledoux : traité, utopie ou contre-utopie ?
Brigitte NAVINER et Antonella TUFANO – Les jardins de la saline d’Arc-et-Senans, ou la recherche de l’harmonie du monde,
Marie-Luce PUJALTE-FRAYSSE – Utopies et prisons : une architecture du drame
Audrey HIGELIN-FUSTÉ – Le projet de Claude Nicolas Ledoux pour la prison d’Aix-en-Provence : les murs de la punition
Estelle THIBAULT – La science des arts d’Aphonse Delacroix ou la « Maison » comme utopie rayonnante
Simone TALENTI – Mauro Guidi, un autre architecte « révolutionnaire » ?
Dorota JEDRUCH – Une utopie du bon marché : architecture sociale et représentation dans l’œuvre de Ricardo Bofill (exemple des Espaces d’Abraxas à Marne-la-Vallée)
Liliane DUFOUR – De Grammichele à San Leucio : ville idéale et ville utopique en Italie du Sud au 18e siècle
Jordi OLIVERAS SAMITIER – Analyse et généalogie de la forme urbaine parfaite : le cas des « villes nouvelles » de l’Espagne éclairée
Angelo COLOMBO — Symétries savantes. Espace urbain et rapports sociaux dans le projet du Forum Bonaparte à Milan (1800-1806)
Gracia DOREL-FERRÉ, Mercé RENOM – Ildefons Cerdà. L’urbaniste de Barcelone et les utopistes français
Gracia DOREL-FERRÉ Architectures du travail et nouvelle société dans les villages ouvriers et cités de l’industrie (1780-1930)
Bernard DESMARS – Les héritiers du phalanstère : le fouriérisme en pratique (du milieu du 19e siècle au début du 20e siècle)
Selim ÖKEM, Ebru ERDÖNMEZ – Pseudo-utopias in Turkey
Gérard CHOUQUER – Le privilège d’insularité. Libres réflexions sur l’espace et le temps de l’utopie et de la Modernité
Anthony VIDLER – For the Love of Architecture : Claude Nicolas Ledoux and the Hypnerotomachia

A propos...

Paroles de Jean-Luc Lagarce
Extrait de Du luxe et de l’impuissance,

Les Solitaires Intempestifs pour la Revue d’esthétique, mars 1994

Raconter le Monde, ma part misérable et infime du Monde, la part qui me revient, l’écrire et la mettre en scène, en construire à peine, une fois encore, l’éclair, la dureté, en dire avec lucidité l’évidence. Montrer sur lethéâtre la force exacte qui nous saisit parfois, cela, exactement cela, les hommes et les femmes tels qu’ils sont, la beauté et l’horreur de leurs échanges et la mélancolie aussitôt qui les prend lorsque cette beauté et cette horreur se perdent, s’enfuient et cherchent à se détruire elles mêmes, effrayées de leurs propres démons. Dire aux autres, s’avancer dans la lumière et redire aux autres, une fois encore, la grâce suspendue de la rencontre, l’arrêt entre deux êtres, l’instant exact de l’amour, la douceur infinie de l’apaisement, tenter de dire à voix basse la pureté parfaite de la Mort à l’oeuvre, le refus de la peur, et le hurlement pourtant, soudain, de la haine, le cri, notre panique et notre détresse d’enfant, et se cacher la tête entre les mains, et la lassitude des corps après le désir, la fatigue après la souffrance et l’épuisement après la terreur.

19.11.2008

Tribute to Frank Lloyd Wright

Photo-3.jpgAujourd’hui, j’ai peiné à mettre la dernière main à une conférence sur Frank Lloyd Wright. Même quand on aime ce que l’on fait, certains jours il est indéniable que l’on tire au flanc. Pour autant, je dois admettre que quel que soit mon état d’esprit quand je travaille, j’y trouve toujours du plaisir et une certaine forme de salut et de consolation. Aujourd’hui notamment. En faisant mes recherches sur Wright, je suis tombée sur quelques phrases issues de son autobiographie. En 1894, il refuse une proposition d'aller étudier l'architecture classique pour quatre années tous frais payés par l'architecte Burnham à l'École des Beaux-Arts de Paris plus deux années à Rome. Il y répond: « J'aime mieux être libre et rater mon coup, et être sot, que d'être lié à quelques succès de routine. Je n'y vois pas de liberté... voilà tout. » (Autobiographie 1932)
Considérant sa vision fulgurante de l’architecture, sa carrière, sa postérité et tout ce qui fait que cet homme fait partie de ceux qui ont compté et dont on se souvient, on peut se demander parfois si se faire traiter de sot pour être direct et sans concession n’est pas tout simplement de bon augure…
A mes étudiants architectes, et à ceux qui se reconnaîtront…

Photo: Musée Guggenheim, New York

11.11.2008

Les déferlantes, de Claudie Gallay

déferlantes.jpg

Claudie Gallay écrit le silence, l’incommunicabilité entre les êtres, la douleur de l’absence, du deuil contraint, le mutisme qui s’impose comme une évidence, par manque de mots… Lorsque le courage abdique, ne reste que la vie dans ce qu’elle a d’impérieux : les falaises de l’ouest, la violence d’un paysage et d’un climat hostiles, qui s’impose aux hommes et leur laisse la liberté de ne rien décider. L’omniprésence de la mer, le fracas des tempêtes, si entêtant qu’il empêche même de penser. Les personnages sont rugueux, et possèdent une forme de vérité violente qui ramène à l’essentiel de l’humain.
Un roman bouleversant, retors et dense, qui laisse le lecteur en état de sidération…



Tout au bout du monde

par Christine Ferniot
Lire, avril 2008

Une intrigue qui commence là où se termine la terre: des personnages écorchés vifs, une nature omniprésente et hostile. Claudie Gallay confirme son talent avec ce nouveau roman.

A la pointe du Cotentin, ça souffle fort, là-bas. Le vent tourne vite, les vagues se creusent et le ciel devient noir en quelques minutes. Revoici les tempêtes d'équinoxe et il ne fait pas bon rester dehors. Claudie Gallay a choisi la Hague, «un endroit comme au bout du monde», battu par les flots, pour situer son nouveau roman, Les déferlantes. Une fiction où la nature et les hommes se confondent, s'opposent et se cherchent sans fin. On arrive par les terres sur ce territoire minuscule, à deux pas de Cherbourg et, brutalement, la mer apparaît: «Elle vous barre la route, on ne va plus nulle part, comme sur une île», explique la romancière en dessinant une carte imaginaire sur la table en bois. La première idée romanesque lui est venue d'un poème de Prévert, une histoire de gardien de phare qui aimait tellement les oiseaux qu'il était prêt à éteindre le fanal, certaines nuits, pour qu'ils ne s'écrasent plus contre sa lumière aveuglante. Elle avait choisi le lieu, le coeur d'une intrigue, il lui manquait la voix. C'est celle d'une femme, fumeuse et rauque, tenancière de bistrot, qui allait lui offrir la bonne musique. Deux ou trois maisons, un café, un phare et l'Atlantique, voici pour le décor. Sa narratrice est là-bas depuis six mois lorsque commence le récit. Elle est arrivée à l'automne avec les oies sauvages, travaille pour le centre ornithologique de Caen, vient observer les oiseaux, les compter, étudier les cormorans et les migrateurs, surveiller les oeufs, les nids dans les falaises. Parfois, elle s'assied en haut d'un grand rocher et dessine un oiseau sentinelle, une aigrette ou un pluvier pour un album qu'elle ne finira sans doute jamais. Elle a laissé en ville un amour perdu, a trouvé à la Hague le gîte, le couvert et les silences nécessaires pour continuer son deuil. Cette femme d'une quarantaine d'années n'a pas de prénom, les habitants l'appellent la Griffue comme la maison qu'elle partage avec Morgane et Raphaël, frère et soeur, absents eux aussi du monde des vivants.

La mer qui emporte les hommes et les bateaux

Dès les premières pages, la première tempête, tous les protagonistes sont aux aguets, comme dans un minuscule théâtre: Lambert, l'homme qui revient chez lui après des années d'absence, la vieille Nan qui perd la tête, les habitués du bistrot de Lili, son père Théo et, surtout, la mer qui prend les bateaux et leur équipage, ne les rend pas toujours, empêche les familles d'enterrer leurs morts et les oblige à espérer un miracle, un retour impossible.
Claudie Gallay est une fille du Sud, installée depuis longtemps dans le Vaucluse après une enfance dans le Dauphiné. Elle connaît les sols bien secs, le soleil au zénith mais, pour la seconde fois, elle situe son histoire dans une région où les pas laissent des empreintes dans le sol, où il faut lutter physiquement contre une nature qui ne se donne pas d'emblée. «Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps. C'étaient des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres. Ces vagues, les déferlantes. Je les ai aimées. Elles m'ont fait peur.» Dans l'or du temps, elle évoquait déjà cette région, mais la Normandie qu'elle décrivait était au sud de Dieppe, plus loin des falaises et de la rigueur. Un homme marié, père de deux fillettes, s'ennuyait un peu dans sa vie en ligne droite. Sa rencontre avec une vieille dame indigne allait changer la monotonie de son existence en curiosité insatiable. Dans ce roman superbe, Claudie Gallay citait André Breton et son journal de voyage en Arizona à la rencontre des Indiens Hopis. Elle ouvrait des portes sur des secrets, cherchait, comme Breton, l' «or du temps». Pour Les déferlantes, la romancière s'est rendue sur place à toutes les vacances scolaires, installée dans une chambre avec vue sur le phare. «J'écrivais au rythme des marées», précise-t-elle. Et c'est Jacques Prévert qui devient cette fois son ombre tutélaire, lui qui aimait ce coin sauvage pour y rêver.

Sortie du rang des «taiseux»

Sûr que la narratrice des Déferlantes ressemble à la romancière, avec son côté écorchée vive, observatrice sans fin d'un paysage rugueux, patiente et bouillonnante à la fois dans ses désirs contraires. Claudie Gallay se cabre un peu lorsqu'elle doit parler de certains héros comme Théo, un père qui ne regarde sa fille que lorsqu'elle lui tourne le dos. «Mon travail se bâtit sur les silences du passé», dit-elle. Il faut donc revenir vers son enfance en Dauphiné, un monde étroit où les livres ressemblent à des dangers. Son père ne lit pas ses romans, sa mère ne lui en parle jamais, il n'y a pas de bibliothèque à la maison. Une famille de «taiseux», admet-elle avec réticence. Elle a quitté cette gangue, est devenue enseignante mais travaille à mi-temps dans une école communale où l'on sait à peine qu'elle est romancière. L'essentiel est ailleurs, dans une maison du côté de Cluny au milieu des bois, près d'une mare où les biches viennent boire. Elle se lève tôt, écrit et réécrit sans rien montrer à personne. «Parfois, j'arrive à ces beaux moments où je sens qu'il n'y a rien à retoucher, où il n'y a pas de décalage entre ce que je pense et ce que j'écris. C'est un peu comme faire le jardin, réussir la taille d'un arbre.» Sylvie Gracia, son éditrice aux éditions du Rouergue, souligne: «Son premier livre, L'office des vivants, est arrivé par la Poste.» C'était il y a dix ans, au moment de la naissance de la collection, La Brune. Cinq livres plus tard, la méthode n'a pas changé. «Nous nous voyons peu, elle envoie un manuscrit lorsqu'elle pense avoir terminé. Je ne lis jamais rien en cours. Elle reste seule avec son écriture qui s'est densifiée au fil des livres.»
La petite maison de Claudie Gallay s'appelle la Thébaïde, elle n'y accueille pas grand monde et ferme le portail à clé dès qu'elle arrive. Pourtant, quelque chose a changé depuis dix ans. Comme le début d'un apaisement qui n'est pas lié directement au succès grandissant de ses livres mais aux rencontres de lecteurs qu'elle ose maintenant affronter et aux artistes, comme Charles Juliet, qui l'ont encouragée. Elle dit: «Ecrire, c'est creuser au même endroit» et si ses livres ont un air de famille, ils prennent une nouvelle ampleur, à l'image des vagues sur cet océan qu'elle met en scène comme une tragédie humaine.
A noter deux rééditions en collection de poche, chez Babel: Dans l'or du temps et Mon amour, ma vie (son second roman paru en 2002).





P : 114 : « Les falaises, c’étaient mes chemins de solitude. Je ne savais plus marcher à deux. »
P : 128 : « Théo était-il encore chez Nan ? Avait-il passé la nuit près d’elle ? La Mère devait l’attendre, son sac sur le ventre. Avec son amour de vieille qui lui suintait encore des yeux. Un corps qui n’oubliait pas. C’est pour ça qu’elle s’accrochait au sac. Que s’était-il passé entre Nan et Théo ? S’entaient-ils aimés, et avec quelle force ? Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J’ai roulé mon pull contre mon ventre. J’en ai fait une boule. J’ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Des rails comme des barreaux. »
P : 133 : « A la Hague, les vieux et les arbres se ressemblent, pareillement torturés et silencieux. Façonnés par le vent. »
P : 297 : « Je n’étais plus femme. Pas mère. Je ne me souvenais pas d’avoir été fille. Encore moins sœur. Incapable d’être épouse. Incapable d’appartenir. De dépendre d’un homme ou d’une histoire. Des hommes m’avaient aimée, j’avais toujours aimé ceux qui ne m’aimaient pas.
Jusqu’à toi. »
P : 350 : « Le soir, une brume blanche s’est accrochée aux mâts des bateaux. Sur le port, les murmures fantômes des chaînes qui retenaient les coques.
Une barque noire glissait sur l’eau, elle s’est éloignée en direction de la passe. Un homme se tenait debout, à l’avant. Un pêcheur de nuit. Il portait un grand vêtement noir qui faisait penser à une cape. La barque semblait glisser sur l’eau.
J’ai entendu le clapotement de la rame. J’ai pensé à ceux que la mer prenait et qu’elle ne rendait pas. Les corps qui restaient prisonniers de l’eau. Ballotés. Soulevés. Les cauchemars interminables. J’ai pensé au petit frère de Lambert.
La Hague est une terre de légendes, un lieu de croyances. On dit que certains reviennent la nuit, incapables de se détacher de cette terre. De se séparer. »

21.07.2008

Découverte: Henry David Thoreau

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Ce petit recueil d’aphorismes m’a été offert un soir de grise mine, en même temps qu’un Woody Allen, par un ami bien inspiré et d’une remarquable présence. Je ne connaissais pas ce Thoreau là. Occupée et préoccupée par d’autres choses, je l’ai laissé traîner sous la table du salon, puis l’ai ouvert une bonne quinzaine de jours plus tard. Et je n’ai pas regretté. Morceaux choisis, parfois à l’emporte pièce, mais c’est le lot des individus entiers que d’ignorer peut-être trop souvent le sens de la nuance… je préfère cela aux robinets d’eau tiède… :

"C’est une grande satisfaction de constater que ses plus anciennes convictions ne changent pas. Pour les choses essentielles, je n’ai jamais eu l’occasion de changer d’avis. L’aspect du monde varie d’année en année, tout comme un paysage est différent, mais je découvre que la vérité est encore vraie, et je ne regrette aucune des exaltations qu’elle peut m’avoir inspirées "

"La vie la plus positive que raconte l’histoire a toujours consisté à se retirer de la vie, à s’en laver les mains, à en comprendre la médiocrité et à ne pas s’en accommoder."

"Si je ne suis pas moi, qui le sera ?"

"Ne faites rien en obéissant simplement à une bonne résolution. Disciplinez-vous pour ne céder qu’à l’amour. Souffrez d’être attiré. Il est vain d’écrire sur des thèmes choisis. Nous devons attendre d’avoir allumé une flamme dans notre esprit. Il doit y avoir une force reproductrice et génératrice de l’amour derrière chacun de nos efforts pour réussir. La décision froide ne donne naissance, n’aboutit à rien. C’est le thème qui me cherche, et pas le contraire. La relation du poète à son thème est une relation amoureuse."


Quatrième de couverture :

Henry David Thoreau (1812-1862) voulait « vivre profondément et sucer toute la moelle de la vie ». Sa vie et son œuvre sont une école de philosophie et de spiritualité. L’auteur de Walden a pratiqué la « désobéissance civile », la « pauvreté volontaire » puis, e, se retirant du monde, l’immersion dans la nature pour trouver la voie de la liberté. Ses livres les plus fameux comme ses Journaux recèlent de merveilleuses formules et réflexions, élaborées la plupart du temps dans le silence plein de ses longues marches en forêt, qui portent en elles la quintessence de sa pensée et de sa sensibilité. Un choix original, comportant de très nombreux extraits inédits.

05.06.2008

Le dernier roman de Pascale Clark

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Après, Fred Chichin est mort, roman, seuil


S’il m’arrive d’être de mauvaise foi, je ne sais pas être malhonnête intellectuellement. « Alors commençons par le commencement …»
Je n’ai acheté le livre de Pascale Clark (et ne l’ai lu, forcément), que pour pouvoir me délecter d’une critique assassine sur un style à peine ébauché et un propos digne d’un mauvais scénario de bluette que je n’assumerais même pas ivre morte. Je ne pense aucun mal de la journaliste ni de la femme (que par ailleurs je ne connais pas…), pas de bien de l’écrivain pour autant. Pourquoi tant de sadisme me direz-vous alors? Peut-être parce qu’il n’y en avait pas tant que ça, que je pressentais que quelque chose était possible, et que ce roman et moi avions un moment à vivre ensemble, et ce fut le cas.

Il me devient donc impossible d’écrire une chose pareille sur ce que je viens de lire, en peu de temps d’ailleurs, tant le roman une fois ouvert ne vous laisse pas le choix de la lecture fragmentée. Peut-être est-ce le rythme des chapitres, qui n’en sont pas vraiment, mais ressemblent plutôt à des brisures de vie, à la respiration haletante des amours en bout de course. Peut-être est-ce l’identification incontournable à laquelle nous sommes fatalement sujets lorsque l’on se voit raconter l’absence de l’autre, la sidération qui succède à la rupture, les kilos perdus, les mois d’incompréhension, la discussion que l’on ne provoquera pas, les réponses que l’on ne cherche plus.

Les histoires d’amour finissent mal… Rita Mitsouko

Mais la force du roman de Pascale Clarke n’est pas dans le simple récit d’une rupture, dont on se fiche très vite du caractère autobiographique ou pas. Sa plume témoigne de son esprit journalistique aiguisé et ainsi tricote-t-elle sa trame ans dans l’actualité la plus brûlante. Trois histoires s’entrelacent, toutes trois d’une banalité rare, et c’est là peut-être la richesse du roman, du message probablement sous-jacent qu’il nous livre, ou que j’ai voulu y lire. L’amour, le chagrin d’amour, l’agonie, la douleur qui recroqueville en position fœtale et manque de laisser respirer. Rien n’est plus intime et en même temps plus universel. L’héroïne vit ses derniers instants d’amour qui s’effilochent à Cannes au rythme d’un film de Wong Kar Waï, My Blueberry nights, et apprend l’absence en même temps que Norah Jones, qui, elle, a la chance d’aller distiller son chagrin dans un road movie sur fond de tarte à la myrtille et de Jude Law. Sarkozy, lui, vit son sacre de papier mâché, son bonheur vulgaire et clinquant à Paris, flanqué d’une Première Dame qui sera très vite la première épouse de président à faire ses valises. Et là quelques belles saillies de l’auteur : « Ma France d’après, c’est ma vie sans toi. » « Lui tout le temps, toi jamais ». Une petite perfidie concernant Fillon : « Il est le second idéal. Il ne rayonne pas au point d’avoir une ombre. » Quelques banalités sur l’ « après amour » que l’on pardonne pour se les être déjà vu vivre: « Après, j’ai entendu ‘il n’y a que le temps…’. Je les ai détestés de me dire ça. Ils faisaient ce qu’ils pouvaient. Ils pouvaient beaucoup, ils étaient là. Ils m’ont fait vivre, à la petite cuiller. Ils ont pressé des purées, ils ont déjoué tous ces pièges dans l’appartement, subtilisant en douce quelques traces de toi, ils ont échangé les meubles dans l’espace, dormi là, récuré, redécoré. Ils ont envahi la place désertée, nous parlions, nous parlions, je pleurais, nous parlions. Nous charriions ensemble ce gros paquet de chagrin, à plusieurs sur chaque anse. »
Et dire que c’était mal écrit, je ne le pouvais plus, à quelques pages de la fin, programmée quoi qu’il en soit : « Après, je n’ai plus rien reconnu de toi. Tu te taisais toujours, j’entendais parler de toi. Les bribes étaient incompréhensibles. Tu semblais agir comme quelqu’un d’autre, que je ne connaissais pas. Dans ta nouvelle vie, tu avais changé d’identité. Je gardais sur mon corps tes empreintes digitales pour témoigner de qui tu avais été, un jour. A distance, je n’étais pas certaine d’aimer ton nouveau personnage. Tes contradictions me froissaient les oreilles, entre larsen et acouphène. Avant, après, vous n’alliez simplement pas ensemble. ca jurait. Qui des deux tenait le rôle de composition ? Dans le rétroviseur je n’étais plus sure de rien. Désormais entre nous c’est du muet. "
Peut-être que la grande force des livres écrits après une rupture réside-t-elle dans le fait que l’on y met tout l’amour que l’on porte encore en soi et que l’autre nous interdit désormais de lui donner. Cet amour qui s’autogénère et se nourrit de lui-même pour ne cesser que bien après les larmes.

25.04.2008

Et mon coeur transparent, de Véronique Ovaldé

98527ebf63d7aee56c60d1279b92c16c.jpg"Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues."

Paul Verlaine


L'histoire (quatrième de couverture) : Sait-on jamais avec qui l'on vit ? Lancelot ne cesse de se heurter à cette question depuis que sa femme, Irina, a été victime d'un accident qui l'a précipitée au fond de la rivière Omoko. Déjà ébranlé par sa mort, il va vivre un "Très Grand Choc Supplémentaire" en découvrant que des mystères entourent cette disparition. Un à un se dévoilent les secrets que sa femme a pri soin de lui cacher. Dès lors, il ne lui reste qu'à mener l'enquête et élucider cette énigme : que faisait Irina, ce jour-là, à Catano, au volant d'une voiture qui ne leur appartenait pas et dont le coffre contenait des objets pour le moins suspects...

Mon avis sur le roman: J’ai toujours quelque scrupule à écrire une critique négative, mais je décide que ce billet est le dernier dans lequel je m’excuse de ne pas aimer le travail d’un écrivain primé (France Culture/Télérama dans le cas d’Ovaldé), produisant moi-même une piètre prose plutôt (dé)primée. J’avoue qu’il n’est pas non plus évident de ses sentir seule à ce point. Toutes les critiques que j’ai pu lire, très sérieuses au demeurant, étaient dithyrambiques, aux accents parfois poético-lyriques, ainsi François Busnel pour TV5Monde : « Une force poétique submerge l’écriture d’Ovaldé et rend passionnantes ses divagations romanesques. » Mais personnellement, je n’ai rien ressenti. Du tout. Je ne m’accorde certes que très peu de parenthèses de littérature contemporaine (thèse à finir oblige, j’espère un jour pouvoir arrêter de le dire…et le faire !), aussi suis-je assez exigeante quant à la qualité de ce que j’ai dans les mains, quand je vole deux heures à ma tâche quotidienne pour m’autoriser un voyage immobile. D’autant qu’enthousiasme il y avait. Quand j’ai vu le minois de l’auteur tout juste primé en couverture du Télérama arriver sur la table de mon salon, j’ai couru me procurer l’opus incriminé.


Le titre. Voler un vers de Verlaine est ambitieux. Prétentieux pour le coup. Mon rêve familier a un sens, me semble-t-il. Mais peut-être une fois encore étais-je influencée par ma propre lecture du poème, lu en ouverture de ma cérémonie de mariage.
Et mon cœur transparent.
Soit.
Chez Ovaldé, ce sont les personnages qui sont transparents en plus d’être improbables. On navigue entre un héro en permanence hébété prénommé Lancelot, qui quitte femme et pénates pour une quasi-hystérique vue une seule fois dans des circonstances rocambolesques ; l’hystérique en question, Irina, décrite comme une femme dont la vertu peut à plus d’un titre être mise en doute ; une enfant prénommée tralala ; un faux père, un voisin complice et j’en passe des socio-types dignes de mauvais soaps… Ce ne sont pas des personnages, mais des ectoplasmes. L’empathie devient alors impossible, et l’on se fiche de ce qui peut arriver à cette escouade d’esquisses page 12 comme page 122. Mais on continue, parce qu’on ne se laisse pas faire par un roman. On continue avec curiosité mais sans passion. La narration particulière désarçonne quand la syntaxe azimutée fatigue. Pourquoi écrire en bon français puisque plus personne ne le comprend ?
D’accord, et le mouvement Dada et ses poèmes à écouter sous substances illicites, et l’Oulipo et ses recherches alambiquées autour du mot, me direz-vous. On a le droit à la (re)création. Oui, mais avec talent, si ce n’est génie. Or le sens de l’absurde d’Ovaldé, ce que l’on qualifierait de lyrisme, c’est du Boris Vian au vitriol. L’écriture est mal dégrossie, et l’intrigue, parfois bien menée, propose une issue décevante. Chez Ovaldé, aucun ancrage : personnages sans psychologie, syntaxe tristement revisitée, intrigue qui se tient à peine, non-lieux…pourquoi pas non-lecteurs…

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