16.11.2008

The Visitor, Tom Mc Carthy

visitor1.jpgThe Visitor de Thomas McCarthy avec Richard Jenkins, Hiam Abbass, Haaz Sleiman… 1 h 45.

Une vraie merveille. Un film qui va à son rythme, séduit par sa simplicité et sa virtuose modestie, sans céder à la tentation du pathétique larmoyant, ou de la happy end rassurante. Du vrai, de l’authentique, même, porté par des acteurs juste dans le ton. Remarquons un Richard Jenkins, éternel second rôle taiseux au cinéma, qui incarne ici un second rôle dans la vie, étonnant de justesse, comme à son habitude. Un film qui fait du mal parce qu’il fait du bien, ou peut-être l’inverse…



Critique de Gilles Renault, www.liberation.fr

Où l’on découvre, troublante coïncidence, que Richard Jenkins était aussi le vrai nom de Richard Burton. Un peu comme si notre homme du jour - pour cause de sortie de The Visitor - était, jusque dans son patronyme, ontologiquement voué à ne pas jouer les cadors.
Ce Richard Jenkins-là n’est pourtant pas n’importe qui. Longiligne quinquagénaire originaire de l’Illinois, on l’a vu - parfois seulement aperçu - dans une quantité respectable de bons films américains, répondant notamment aux sollicitations de Woody Allen (Hannah et ses sœurs), de David O. Russell (Flirting with Disaster, J’adore Huckabees), des frères Farrelly (Mary à tout prix, Fou d’Irène), ou des frères Coen (The Barber, Intolérable Cruauté, Burn After Reading). Mais jamais en haut de l’affiche.
D’ailleurs, si Richard Jenkins ne passe plus inaperçu des deux côtés de l’Atlantique, c’est encore à un second rôle qu’il le doit, mais répercuté sur plusieurs années, dans une des séries télé les plus fameuses et brillantes de ces dernières années, Six Feet Under. Où il interprète le père de famille… qui meurt au début du premier épisode de la première saison. Et revient ensuite visiter les siens, épouse et enfants, avec qui il philosophe sur le sens de la vie, ou de la mort - les pompes funèbres servant de contexte.
Interstices. Avec un tel cursus, le discours posé du courtois Richard Jenkins est rodé : «Je n’ai naturellement que du bien à dire de Six Feet Under, à travers laquelle j’ai découvert l’incroyable impact de la télévision. J’adore la qualité du script, l’audace de HBO, la chaîne qui l’a diffusée, et le talent inventif de son créateur, Alan Ball… Au demeurant, je n’ai jamais vraiment éprouvé de frustration à collectionner les seconds rôles. Il suffit de connaître ses limites, faire de son mieux en prenant les choses comme elles viennent et, quelle que soit l’importance du rôle, privilégier l’intérêt qu’il revêt.»

En visite pour la première fois en France, Richard Jenkins savoure cependant une place inaccoutumée au sommet, dans The Visitor, défendu avec d’autant plus d’entrain qu’il y est irréprochable. Cinq ans après The Station Agent, délicate chronique sur un nain héritant d’une gare en pleine cambrousse, le réalisateur Thomas McCarthy confirme sa prédilection pour les interstices d’une société américaine où les personnages centraux ne seraient pas condamnés à vider les coffres des casinos ou à rouler des pelles à Cameron Diaz.
Le personnage de Jenkins, Walter Vale, est ainsi un homme sans aspérité, professeur d’économie menant une existence morne qui se trouve chamboulée le jour où il retrouve dans son appartement de Manhattan un couple d’étrangers (un Syrien et une Sénégalaise), avec lequel le courant va pourtant passer. Elle vivote sur les marchés, lui joue du djembé dans les clubs de jazz. Rapprochés par la musique, les deux hommes, l’un citoyen lambda, l’autre clandestin, voient toutefois leurs routes se séparer le jour où, à la suite d’un contrôle d’identité, le second plonge dans les rouages obscurs de la justice américaine.

Méthodes expéditives. «Au terme de deux semaines de répétitions, j’ai voulu faire de mon personnage quelqu’un de calme, parcimonieux, presque statique, en apprenant à faire confiance à la caméra qui saurait me retrouver au milieu de la foule sans que j’aie à gesticuler, explique Richard Jenkins. Il me semble que Tom McCarthy possède cette qualité que j’ai trouvée chez tous les grands cinéastes, celle d’être des observateurs hors pair, laissant une certaine marge de manœuvre aux interprètes tout en étant capables de saisir le meilleur moment.» Comme Walter Vale, «homme éduqué et diplômé, confronté à une réalité qui le dépasse», Richard Jenkins ignorait l’existence en plein cœur de New York de ces centres de détention aux méthodes expéditives, parfois même illégales. Comme Tom McCarthy, il récuse «tout avis péremptoire», mais souhaite «interpeller les consciences» en insistant sur «la nécessité de replacer la dimension humaine au centre du débat». L’intention est louable, l’action de facture honnête.
Le film est sorti en avril aux Etats-Unis, où, dans un réseau modeste, l’accueil a été favorable. En France, il a reçu mi-septembre le grand prix du 34e festival du cinéma américain de Deauville. La manifestation ne décerne pas de prix d’interprétation. Dommage.





09.08.2008

Broken English, de Zoé R. Cassavetes

d515512b271451107692ad6d8e606aae.jpg


Synopsis :

En parfaite new-yorkaise, Nora, la trentaine bien sonnée, s'est développée une carapace à l'épreuve de l'amour. Cynique et désenchantée, elle se demande ce qu'elle pourrait bien faire pour trouver l'homme idéal. Elle n'est pas vraiment aidée par sa mère qui ne perd jamais une occasion de lui rappeler qu'elle est toujours célibataire.
Après une série de rendez-vous désastreux, elle rencontre Julien, un français insouciant et joyeux, venu à New York pour travailler sur un film qui finalement ne se fera pas. Nora se laisse un moment convaincre par l'insouciance de Julien, mais redoutant un nouvel échec amoureux, elle se refuse d'y croire et le laisse repartir en France.
Prise de remords, elle décide finalement d'aller à Paris, espérant enfin conjurer le sort de son train-train quotidien. Ce voyage sera l'occasion de reprendre en main sa destinée...085ba7fdae58b2d357da5bd8d166e0f5.jpg

Mon avis :

C’est compliqué…

Dans ce film, tout est compliqué pour tout le monde. Pour la réalisatrice, fille de Gena Rowland et de John Cassavetes (on eut peut rêver pire comme ascendance), qui porte le poids du nom et du talent de ses parents, et doit lutter pour se faire un prénom au milieu de frères et sœurs qui sont aussi du métier et d’amis (Sofia Coppola) qui ont su brillamment tuer le père. Pour les personnages du film, des trentenaires mal dans leur vie, qu’ils souffrent du célibat ou subissent le mariage. Pour le spectateur que je suis, qui n’a lu que de mauvaises critiques mais aime trop le cinéma indépendant pour se passer d’un opus du genre en plein mois de juillet, mais qui se trouve incapable d’écrire une critique convenable tant le film lui a laissé une impression contrastée.

Maintenant que j’ai prévenu, je peux y aller de mon commentaire sentimental et peu pertinent. Parce qu’à certains moments il faut choisir : se laisser aller à ses penchants sentimentalo-psycho-machins ou porter un regard critique sur la création. Si je n’étais que critique, je me désolerais du caractère convenu de la romance proposée par Zoé Cassavetes, je noterais les relents autobiographiques faciles et m’agacerais des grosses ficelles de la comédie romantique, que l’on décèle fatalement tant nous sommes repus du genre. Mais Broken English, c’est avant tout une ambiance. Un film que l’on va voir à la deuxième séance un soir de pluie dans un ciné de quartier. C’est un New York familier et intime, sans idéalisation, et des new-yorkais névrosés qui s’interrogent sur le sens de leur vie et la vacuité des relations amoureuses de la même manière qu’on pourrait le faire partout dans le monde, ou presque. Le propos est universel et criant de vérité, sans être cru une seule seconde. Parker Posey, égérie du cinéma indé américain, est parfaite dans le rôle de Nora, trentenaire désabusée et un peu larguée, qui, à trop chercher l’amour, finit presque par s’en écoeurer. Dréa de Mattéo campe sa meilleure amie, femme mariée de son état, partageant les mêmes penchants que son acolyte pour l’alcool et les somnifères. Preuve que le mariage ne répond ni à des attentes ni ne dispense des questions existentielles rebattues. Gena Rowland, fantôme du passé glorieux de la famille Cassavetes est absolument à sa place en mère bien comme il faut mais pas trop, et Melvil Poupaud trouve sa place dans l’interprétation d’un french lover à la sensibilité irréprochable. L’histoire se tisse au gré des plans fixes sur des acteurs authentiques et incarnés. L’identification ne rate pas, si c’est ce que l’on attend. Sinon, on se laisse porter par une espèce de mélancolie douce et lancinante, et on réalise que Zoé Cassavetes n’a pas filmé une comédie romantique. Elle se situe juste à côté de la figure imposée, comme ses personnages, juste à côté de leur vie, ou le spectateur, juste à côté de la réalité lorsqu’il sort de la salle obscure.

Un expérience comme je les aime.

Hancock, de Peter Berg

4673c8e7b208cade5039afe0fc193b33.jpg

Une bonne idée, assurément. Un super héros irrévérencieux, porté sur la bouteille et ne jouissant pas d’une réelle cote de popularité auprès de ses contemporains, ça nous change des sempiternels éphèbes bien propres sur eux et juste assez bodybuildés pour faire frémir les Barbie girls de 13 ans. Certes, les derniers marvels ont proposé leur lot d’autodérision, de cynisme et de héros à la psychologie un peu plus qu’esquissée (Iron Man reste un très bon souvenir). Il n’en demeure pas moins que lorsque l’on va voir ce genre de films, on s’attend à ce que l’on va trouver, et que tout finit toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Hancock a le mérite d’innover…les 30 premières minutes. Une entrée en matière prometteuse bien qu’à grand renfort de scènes d’action. Tout se gâte lorsque notre héros se laisse convaincre par un spécialiste des relations publiques qu’il peut améliorer son image. Voilà comment débute l’ennui profond qu’il va falloir supporter pendant les 60 dernières minutes… A cela s’ajoute une histoire sentimentalo-guimauve avec la sculpturale Charlize Theron, à qui le scénario ne laisse pas la possibilité de donner à son public une leçon d’Actors Studio. Et devinez quoi ? Tout finit pour le mieux dans le meilleur des mondes…fantasmé, cela va de soi !

Un moment insipide, c’est dommage…

05.08.2008

La viste de la fanfare d'Eran Kourin

097ffc40f24b91c920ea31f9b87d2c3a.jpg

Un film qui s’intéresse à l’Humain. Qui s’attarde avec poésie sur tout se qui nous rapproche plutôt que sur nos différences. Un vrai petit bijou à tous les niveaux. Je conseille vivement, ça fait du bien . AHF

A l'heure où les négociations pour la paix ont repris entre Israël et la Palestine, ce premier film israélien qui car­tonne dans les festivals se place résolument du côté de l'espoir et de la fraternité. Ne vous attendez pas cependant à un manifeste ronflant pour l'entente entre les peuples : malgré son sujet, les mésaven­tures d'une fanfare de la police égyptienne au fin fond du désert israélien, la fable est au diapason d'une petite musique sans cuivres ni roulements de tambour... Invitée à donner un concert en Israël, une petite troupe égarée se retrouve obligée de passer la nuit dans un bled. Avec leurs hôtes locaux, les musiciens communiquent en anglais ou, du moins, essaient.

Toujours à deux doigts de virer au fiasco, le périple de la fanfare n'a rien d'une histoire à rebondissements : ici, pas d'action, ou si peu. Tout repose sur un art du minimalisme qu'Eran Kolirin maîtrise à merveille, saisissant sans jamais insister des regards timides, des gestes inachevés, des soupirs d'embarras. Une scène en plan fixe est particulièrement réussie : échoués dans un dancing désert, le trompettiste de la fanfare, un jeune Israélien et une fille triste sont assis en rang d'oignons. Plutôt que d'expliquer au jeune homme la procédure à suivre pour emballer la demoiselle, le tombeur égyptien choisit la gestuelle : il pose sa main sur le genou du garçon, qui fait de même sur celui de la fille, avant de passer à l'étape du bras autour du cou, et ainsi de suite jusqu'à l'assaut final. Une technique de drague en formation accélérée avec application immédiate... L'effet visuel créé par la symétrie des mouvements est à mourir de rire.

Lointains cousins des personnages de Jacques Tati, les membres de la fanfare provoquent le rire parfois sans le vouloir, mais jamais à leurs dépens. Et si le ­cinéaste fait son miel des quiproquos linguistiques et des situations de gêne, il est aussi habile à rendre palpable le fluide magique de certains tête-à-tête. L'émotion tout en ­retenue des scènes intimes semble alors répondre aux séquences comiques, discrètement burlesques. Le film doit beaucoup à ses excellents acteurs. Star en Israël, Ronit Elkabetz est une présence magni­fique, douloureuse et sensuelle ; quant à Sasson Gabai, le chef de la fanfare, il offre ici un époustouflant numéro d'équilibre, entre sévérité et tendresse. Invite à un ­humanisme du quotidien, La Visite de la fanfare combine exigence artistique et ambition populaire. Une formule qui pourrait bien se révéler tonitruante.


Mathilde Blottière

Télérama, Samedi 22 décembre 2007

Valse avec Bachir, d'Ari Folman

543918687d687d3439c1cf014229a058.jpg

D'emblée, les chiens sont lâchés, meute effrayante de molosses aux yeux jaunes qui voudraient tout déchiqueter. Scène d'ouverture époustouflante, cauchemar récurrent d'un ancien soldat qui se croit poursuivi par autant de chiens qu'il a dû en tuer lors de la première guerre du Liban. Décidément, le dessin animé n'est plus ce qu'il était : Valse avec Bachir est un film pour adultes, mû par une profonde inquiétude, conduit comme une psychanalyse. Qu'ai-je donc fait à Beyrouth, en septembre 1982, pendant le massacre perpétré par les chrétiens phalangistes dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila ? Ainsi se tourmente Ari, quadragénaire de Tel-Aviv à l'époque mobilisé dans l'armée israélienne. Ari, qui ne se souvient de presque rien, c'est l'auteur-réalisateur, Ari Folman.

Le documentaire aussi n'est plus ce qu'il était. Valse avec Bachir a été présenté au dernier festival de Cannes (d'où il est absurdement reparti bredouille) sous cette étiquette. Plus précisément comme un « documentaire d'animation ». De fait, il progresse à coups de témoignages d'anciens compagnons d'armes, auprès desquels Ari cherche à reconstituer ses souvenirs. En prises de vues réelles, cela ressemblerait sans doute à une honorable fin de soirée d'Arte, classique compilation d'entretiens filmés en plans moyens. Ari Folman ne s'en cache pas : le choix du dessin est celui de l'imaginaire, de la fiction, du spectacle.

Ce choix se révèle également fulgurant pour refléter la navigation du récit entre présent et passé, fantasmes et vérités, ou pour suggérer tour à tour la dilatation et la rétractation du temps. Non seulement les souvenirs d'Ari lui font défaut, mais les anciens soldats qu'il retrouve paraissent eux-mêmes flotter dans les eaux troubles de leur mémoire et d'images qu'ils ont (re)construites a posteriori. A l'écran, tout présente le même degré de réalité ou d'irréalité : les corps fatigués d'aujourd'hui et ceux, juvéniles, d'hier, les flashs mentaux et les épisodes avérés, les souvenirs et les scènes oniriques. Il faudra passer à un autre régime d'images (mais dans les dernières minutes) pour qu'une lumière aveuglante éclate.

Valse avec Bachir ne réserve pourtant aucune vraie révélation sur Sabra et Chatila et le laisser-faire coupable de l'armée israélienne lors des massacres. Ari Folman cherche avant tout à regarder enfin en face une vérité déjà accessible à autrui depuis longtemps. Sa quête est personnelle, et de cette dimension intime, commune à tous les témoignages recueillis, découle l'émotion spéciale provoquée par le film. Autour de la tâche aveugle des tueries de Beyrouth ressurgissent les années 80 d'une jeunesse banale, rétrospectivement bouleversante : le tube Enola Gay, d'Orchestral Manoeuvres in the Dark, les soirées en boîte et leur tension sexuelle, les odeurs de patchouli prisées alors par les jeunes Israéliens.

Pour ces garçons d'autrefois, l'expérience du front était éventuellement une façon de conjurer un manque de succès auprès des filles ou la blessure d'avoir été quittés par leur copine. L'un croit se souvenir de son trajet en bateau vers Beyrouth comme d'une croisière sur un yacht avec la fête à bord, une cuite et un rêve érotique titanesque sur le pont. En chacun et comme pour toute guerre, le maniement des armes - sensation de toute-puissance comprise - et le voisinage de la mort ont provoqué un dérèglement à long terme, la culpabilité d'avoir survécu, un renoncement aux ambitions d'avant le départ.

Il y a cette scène fil rouge, qui hante Ari comme une hallucination chronique, où lui et deux autres soldats émergent nus sur un rivage de Beyrouth, leurs armes à la main. Le ciel est illuminé de mèches embrasées. C'est un tableau équivoque, où les protagonistes pourraient aussi bien être victimes que bourreaux, suppliciés amaigris ou guerriers virils à la musculature sèche après l'entraînement. C'est l'image qu'Ari cherche à décrypter, à recomposer, à recharger de réalité. A la fin, cette image livre une signification historique importante, mais elle se laisse aussi regarder autrement : on peut voir les trois jeunes hommes comme des naufragés accostant un rivage inconnu de leur vie en ayant tout perdu, et d'abord leur innocence.

Louis Guichard

Télérama, Samedi 28 juin 2008

.

21.07.2008

Indiana Jones opus IV

75771ab5dc34d66ed51dbc2974404bed.jpg

Qu’on se le dise, la fête de la musique, c’est bruyant. Et quand on aime la musique, on n’apprécie pas forcément le bruit. Ni la foule en sueur. D’autant que dans certaines villes (pas dans celle où nous étions ce soir-là, cela dit…), il semblerait même plutôt qu’avec le temps, ce soient les muses bière, frites et merguez que l’on célèbre, plutôt que cette bonne vieille Euterpe. (Qui ça ? Je vous l’avais bien dit, quand, en plus, l’inculture s’en mêle…)
Bref, le soir était tout indiqué pour aller veiller à la survie de l’espèce dans un endroit insonorisé, ou se faire une toile dans une salle obscure. Ayant décidé arbitrairement que l’espèce pouvait attendre, Monsieur Brouillonsdeculture et moi-même sommes allés, nostalgiques, dubitatifs, mais un rien excités, voir le dernier Indiana Jones. Le risque de déception était assumé, ce n’est pas pour autant qu’à la sortie du cinéma, je n’ai pas eu envie de m’asseoir sur le trottoir pour écouter le « bruit », le regard fuyant et l’air hagard….

Je ne dirai pas à qui veut l’entendre qu’en marge de mes diplômes d’histoire de l’art j’ai une maîtrise en archéologie, parce que sa qualité intrinsèque vaut bien la peine qu’on l’oublie définitivement. Mais il se trouve que si j’ai usé mes fonds de culottes dans des bibliothèques à bosser sur Délos, Thasos ou une autre sombre cité qui ne dira rien au commun des mortels, Indy n’y est pas étranger. Et j’assume. Parce que je suis une vraie groupie. Et ça aussi je l’assume très bien. La vraie groupie, elle fantasme sur Harrison Ford, mais va suivre des cours d’hébreu cubique et de phénicien ancien, et se débrouille pour valider ses modules…

Alors que dire du film, si ce n’est qu’il m’a laissé un rien mutique. Bien sur, retrouver Ford en Indy vieillissant, flegmatique et sexy, n’ayant rien perdu de son charme, était fort agréable à l’œil et à l’imaginaire. Mais au-delà de cette réminiscence bénie, rien. Faut-il parler de la vacuité insondable du scénario, de la nostalgie à couper au couteau distillée à chaque plan, juxtaposant les références qui n’ont pour effet que de susciter un profond regret de la trilogie originelle ? Insister sur ce dernier opus qui n’est même pas un long métrage, mais plutôt un hommage mal ficelé sur le thème « nous nous sommes tant aimés » ? Faut-il mentionner l’enchaînement poussif et lassant des séquences d’action proposant cascades improbables sur chutes surréalistes, agrémenté d’une bande son assourdissante ? Est-il plus pertinent de parler de la surenchère sensationnaliste ou de l’avenir certain du fond bleu…
Sans compter l’impression parfois perturbante de se sentir dans un mauvais Star Wars, brassant une histoire d’amour à la guimauve et une paternité révélée tardivement, ou dans un remake d’E.T., substituant le vieux fond d’archéologie fantasmée qui faisait le charme exotique des trois premiers opus par une tentation extraterrestre mal à propos. A quand « Indiana Jones a marché sur la Lune » ?

Quoi qu’il en soit, j’ai appris de ce film ce que je savais déjà : Harrison Ford a bien raison de se taper une petite jeune (de 40 ans, certes, mais lui en a…66 ?!), il a encore de très beaux restes. Enfin, quand une expérience a laissé un souvenir impérissable et s’est sédimentée dans le fantasme, il ne faut surtout pas y retourner. On ne fait pas du neuf avec du vieux…
Après ça, la survie de l’espèce, elle pouvait bien attendre encore un peu…

Sagan, de Diane Kurys

b15a160610682f4c5362024c6423c7aa.jpg

« Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous,
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice ? »

Bérénice, Racine


Autant j’ai boudé le biopic d’Edith Piaf, La Môme, autant j’ai essayé d’aborder Sagan, de Diane Kurys, avec sérieux. Et pourtant, je ne parviens pas à en écrire une critique qui me convienne. Je m’étais laissé une semaine de falaises bretonnes pour aborder un maigre florilège de l’œuvre, n’ayant lu que Bonjour Tristesse, il y a de cela une bonne dizaine d’années. J’ai commencé par Dans un mois, dans un an, parce que ce titre était issu d’un vers de Bérénice de Racine, et qu’il s’agit là pour moi d’une référence récurrente dans ma vie littéraire et intérieure. Et je n’ai pas réussi à en venir à bout. Au revoir le florilège… Je ne sais pas réellement pourquoi, et je suis la première étonnée de ne pas réussir à adhérer à l’œuvre d’une femme dont la vie me parle autant. Mais la solution est peut-être dans le problème…

Lorsqu’il s’est agi d’écrire une critique de ce film, j’ai réalisé que j’avais envie de parler de Sagan l’héroïne héroïnomane, bisexuelle, dandy et libre dans l’acte comme dans le propos, ou de Sagan l’écrivain de 40 romans, pièces, et scénarios -la grande oubliée du film me semble-t-il- plutôt que du film du Diane Kurys lui-même. Le sujet occulte le support, et si cela n’a pas été un problème pour moi, qui y ai trouvé tout ce que j’y attendais, et suppléé les manques, c’est un problème en soi dans une œuvre cinématographique.

Que Sylvie Testud soit une des plus grandes actrices de sa génération, cela ne faisait déjà aucun doute. Qu’elle interprète une Sagan remarquablement ressemblante non plus. Mais on peut se demander si tant de mimétisme ne porte pas atteinte à l’interprétation, et de fait au travail du comédien. Mais c’est certainement le propre du biopic que d’entraîner l’acteur dans cette dérive. Le personnage de Sagan qui est ici offert au public est en outre attendu, et je ne suis pas convaincue par le fait que le béotien connaisse davantage ni la femme ni encore mois l’auteur en sortant du cinéma. Parce que pour le coup, si de la femme fantasque et de sa vie débridée rien ne nous est épargné, de l’écrivain, on entend assez peu parler dans ce film, qui ne préserve de rien, mais a néanmoins la décence de se garder du sordide ou du moralisateur, ce qu’il faut lui laisser.
J’ai pour autant aimé ce film, parce que j’aime Sagan. Sans la connaître, sans l’avoir suffisamment lue. Par intuition. Par proximité, peut-être. Par jalousie, certainement. Elle a su être ce qu’elle était et l’assumer à chaque instant, quoi qu’elle fût. Fut-elle changeante, d’ailleurs… Alors oui, sa vie était scandaleuse pour l’époque, est dépeinte ainsi dans le film, et le resterait même encore aujourd’hui peut-être pour la plupart des gens. Oui, elle est morte seule et en pleine déchéance. Mais au moins aura-t-elle vécu à l’unisson d’elle-même. Et l’on connait tant de vies industrieuses, droites, vertueuses et… ennuyeuses, qui ont subi la même issue déchue et solitaire, qu’il est aisé de préférer avoir vécu un peu avant que de mourir. Mais là je ne parle plus du film. J’avais prévenu… Pour y revenir, je dirais que j’ai aimé l’apparition de Palmade en Chazot touchant et imperceptiblement fragile, que par cette évocation j’ai senti le frémissement d’une époque qui a certainement conditionné la vie de Sagan, de son entourage littéraire et mondain, et que j’ai regretté le fait que rien dans le film n’aborde l’environnement social et politique qui aurait éclairé ces destins fulgurants mais pourtant bien ancrés dans une réalité que Diane Kurys préfère laisser hors-champ. Le film reste centré sur lui-même, et c’est dommage, car il aurait gagné à peindre une époque, cette époque, la dernière certainement, où un écrivain avait encore une légende…

25.04.2008

A bord du Darjeeling limited, Wes Anderson

e69259bf4d9d1a609538b24ba636d036.jpg De l'incommunicabilité entre les êtres etc...

Le plus court chemin entre soi et ce que l’on est vraiment n’est pas forcément la ligne droite. Il me semble avoir déjà donné dans la sentence définitive de ce genre, c’était je crois pour le dernier Wong Kar Waï, dont j’avais fait d’ailleurs une critique sucrée-salée que je ne regrette pas, même si elle n’avait pas emporté tous les suffrages, loin s’en faut. Le charme gourmand de Norah Jones nimberait n’importe quelle bluette d’un imperceptible parfum de mystère qui ferait croire au génie…

Ce ne sera pas le cas pour The Darjeeling limited, film qui m’a littéralement interrogée sur mon rapport à moi et (surtout) à l’altérité. Parce qu’en dehors de la douloureuse question du deuil ou encore d’un oedipe mal ficelé, Wes Anderson nous démontre à quel point il est difficile d’être soi en général, et plus particulièrement face à l’autre, cet étranger, fut-il le frère qui sait tout de nous et avec qui l’on a tout partagé. Les liens du sang ne déterminent rien, sauf un immanquable détour qu’il faut savoir faire pour s’aimer sincèrement en dépit d’eux.

Après la perte soudaine de leur père, trois frères, héros pris entre l’hébétement et le regret, embarquent à l’initiative de l’un deux à bord du Darjeeling limited, afin de cheminer ensemble dans une quête initiatique qui les laisse d’abord perplexes. Pendant le premier tiers du film tout a l’air de se passer sans eux. Ils sont là, font de la figuration, n’essayent même pas d’être incarnés. Puis doucement ils se laissent glisser loin de la marche du monde et de ses contingences, se révèlent les uns aux autres, donc forcément à eux-mêmes, dans une étrangeté retenue que l’on s’interdit ou se reproche « dans la vraie vie », cette vie dont le train pittoresque les éloigne à mesure qu’il chemine dans une Inde idéalisée, toile de fond en carton-pâte, tantôt épure tantôt caricature. Peu importe le flacon... Et plus le train s’enfonce dans ce continent inconnu des protagonistes, plus le voyage devient immobile, plus les liens se resserrent autour de ce trio d’acteurs absolument parfait dans leurs rôles respectifs. Owen Wilson, l’initiateur du périple, laisse peu à peu tomber le masque de l’excitation hystérique pour laisser apparaître, au sens propre comme au figuré, des cicatrices qui ne sont pas qu’accidentelles ; Adrian Brody délie ses membres de grand échalas pour tenter de manière subreptice et involontaire de quitter ses oripeaux d’enfant dont le corps aurait grandi sans lui et à qui la vie a échappé. Quand à Jason Schwartzman, il se départit progressivement de cette forme de cynisme qui mimait mal le détachement, au profit d’une sensibilité encore mal dégrossie.
On ne sait réellement si le film souhaite parler de deuil ou de naissance, les deux notions sont à ce point imbriquées qu’il est presque douloureux de constater à quel point le réalisateur établit un lien étroit entre atrocité et délivrance. Wes Anderson abandonne la loufoquerie de ses précédents opus pour un burlesque à la limite du maniérisme, qui fait sourire tristement qui sait le saisir au bond.

L’enracinement tragique dans l’enfance, celui qui empêche d’avancer, d’engendrer, de s’engager. Peut-être est-ce le problème que souhaite soulever Anderson, en tirant tant d’autres ficelles psychologiques qui entraînent immanquablement une gêne chez le spectateur. Parce ce s’il y a un deuil auquel nous sommes tous fatalement confrontés, c’est celui de cette enfance dont on ne guérit pas.

Ajoutez à ce film, comme si le fond n’était pas suffisamment roboratif, une photo qui sert le propos avec la virtuosité que l’on connaît à Robert Yeoman, et des appariations « familiales » et grandioses : Anjelica Huston à la soixantaine époustouflante, Bill Murray dont on connaît désormais la connivence avec Anderson, et Nathalie Portman, cheveux courts et silhouette de femme-femme, qui donne une toute autre dimension à la jeune actrice qui jouait autrement de ses atouts de femme-enfant (jusqu’à Closer, certes…)
Le film se clôt sur une scène presque tautologique, qui, chez n’importe quel autre réalisateur aurait eu des airs de grosse ficelle, mais que Wes Anderson a su filmer avec l’ingénuité et le naturel qui ont servi de fil rouge à ce qui, en fonction du degré de lecture de chacun, peut être considéré comme une fable ou comme une introspection…

18.04.2008

Paris, de Cédrick Klapisch

51d5a2b24a1168213ac9bb3bc73ccd93.jpgParis…perdu !

J’avais connu un Klapisch (certes un peu tard), dans la justesse crue et dérangeante d’Un air de famille, je le retrouve dans un pseudo film chorale qui se révèle en fait être un canevas mal cousu. Romain Duris, acteur fétiche, double du réalisateur devant une caméra neurasthénique campe un danseur de cabaret malade du cœur, manifestement condamné, qui laisse filer les derniers grains de son sablier à contempler sa ville d’en haut, du dernier étage de son immeuble manifestement pas si populaire que ça.

Pour Klapisch comme pour Duris, l’imminence de la mort met soudain en valeur la vie. Les vies. C’est alors que le spectateur est confronté à un kaléidoscope de personnages, qui vivent des expériences nucléaires donc caricaturales, et qui se révèlent être en fait une énumération de types parisiens où toute psychologie n’est toujours qu’esquissée.

Klapisch fait voir à son personnage principal la ville du haut de son perchoir, et le fait fantasmer sur ses vies putatives soutenu par le parapet de son balcon, mais c’est bien le réalisateur qui voit la vie d’en haut. Quel message cherche-t-il à nous délivrer, ou à se délivrer à lui-même : qu’il faut vivre chaque instant comme si c’était le dernier ? Que, pour paraphraser Duris lorsque le taxi l’emmène à l’hôpital pour une greffe inespérée, nous ne sommes tous qu’une bande de râleurs qui n’avons pas conscience d’avoir la chance d’être vivants ? Soit.

Mais pour nous faire arriver à cette conclusion peut-être salvatrice bien qu’un peu facile dans le monde dans lequel on vit, encore faudrait-il instiller un tant soit peu d’optimisme dans ce film qui brasse les poncifs comme le spectateur (au final), sa morosité : Juliette Binoche en assistante sociale paumée, filmée par une caméra blafarde, la quarantaine défraîchie et empâtée ; Lucchini en universitaire névrosé tendance sociopathe (trouvez-m’en un qui ne le soit pas), et Paris, j’insiste, qui vole la vedette à Duris par son omniprésence, sa grisaille qui s’engouffre dans toutes les brèches que le film tente d’ouvrir.

Non, résolument, si j’avais dû cultiver une certaine forme de gourmandise pour la vie, ou l’évidente conscience que chacun de mes jours peut être le dernier, il eut mieux valu que tout ceci préexiste à la vision du film de Klapisch, parce que dans ce long métrage à l’émotion factice, sauf en pêchant par naïveté (et ça m’arrive régulièrement), je ne peux adhérer à rien. sauf peut-être à une émotion fugace, parce que le pathos est difficile à contourner lorsqu’il est servi chaud sur grand écran dans salle obscure.

02.04.2008

Laurent Baridon on TV tonight

f30b55149580243ac9d8bbc91523064c.jpg

Des racines et des ailes, mercredi 2 avril 2008, France 3
Rêves de bâtisseurs


Ce soir, mon directeur de thèse, que je vois toujours trop peu à mon goût, me fait le bonheur de hanter mon petit écran pour parler d'un architecte qui lui est familier. Je vous laisse découvrir l'homme, l'historien de l'architecture, les idées controversées qu'avait Viollet-le-Duc sur la restauration, mais je garde le directeur... Il faut tout de même que je préserve quelques prérogatives de thésarde... Je vous souhaite du plaisir à le découvrir et à l'écouter, et vous encourage à vous reporter à sa bibliographie si vous voulez aller plus avant. Dire l'admiration que je lui porte en tant qu'homme et professionnel serait considéré comme de la flagornerie, alors j'arrête là mon propos et vous reproduis le sommaire de l'émission.
Je vous souhaite une belle soirée, la mienne le sera assurément.



A Pierrefonds, en Picardie, Louis Laforge invite notamment à découvrir le château médiéval méconnu, entièrement restauré par Eugène Viollet-le-Duc, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à la demande de Napoléon III. Au sommaire :
- Viollet-le-Duc : un architecte de légende
La vie d'Eugène Viollet-le-Duc, architecte autodidacte, à travers ses oeuvres : le château de Pierrefonds, la basilique de Vézelay, la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, ou encore le château de Roquetaillade.
- Taj Mahal : pour l'amour d'une femme
L'empereur moghol Shâh Jahân fit construire le Taj Mahal au XVIIe siècle en mémoire de son épouse.
- Gaudi, le génie catalan
A Barcelone, de la Sagrada Familia à la Casa Mila, en passant par le parc Güell, les oeuvres de Gaudi sont aujourd'hui inscrites au patrimoine mondial de l'Unesco.

IMMAGINAIRE SCIENTIFIQUE DE VIOLLET LE DUC
De : Laurent Baridon
L'Harmattan, 03/05/2000

Toutes les notes