« Conférence de AHF, le 2 mars 2009, 19H30 Galerie Quédar "Emil Nolde: rétrospective" | Page d'accueil | Citation du jour, from Manhattan... »
27.02.2009
Swift everywhere...
Parfois, certaines rencontres sont de l’ordre du merveilleux, et donnent lieu à des moments de grâce qui laissent penser que, peut-être, si l’on sait reconnaître les délices de la vie, elle nous laisse les saisir… Hier soir j’ai vécu un de ces moments hors du temps, parenthèse enchantée dans une journée particulièrement laborieuse. Deux colloques internationaux à préparer, la grippe, une vilaine fièvre, l’horloge qui me rappelle que je suis très en retard, le tout ponctué des ronflements de mon chien. Dantesque…
Une amie m’interpelle vers 20h00 sur un chat au sujet de mon prochain périple à New York. Nous parlons alors de notre goût commun pour Woody Allen, échangeons à bâtons rompus au sujet de nos films préférés, nous remémorant des scènes précises, insistant sur ce qu’ils ont changé dans nos vies respectives, ce en quoi ils nous ont transformées, ce en quoi ils nous rassurent… Nous les avions tous vus. En parlant d’eux avec gourmandise, c’est de nous dont nous parlions en creux. Et nous avions manifestement des envies d’encore…
J’ai alors fait part à cette amie d’un de mes rituels de voyage. Où que j’aille, j’emmène avec moi un livre, unique, choisi méticuleusement, sacralisé, qui rythmera les temps morts qui ne le seront donc jamais. Je ne choisis pas n’importe comment. Lors de mon premier colloque aux Etats-Unis, j’étais tellement sidérée d’être retenue pour donner une conférence que j’ai emmené avec moi Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll. Je me sentais comme Alice tombée dans le terrier du lapin blanc, et appréciais le vertige… Au Canada, il y a quelques mois, j’ai voyagé avec Echenoz, Je m’en vais. Et j’ai offert mon exemplaire à la confrère, devenue amie, qui m’a raccompagnée à l’aéroport de Toronto, et que j’ai eu de mal à quitter. Précisément, je m’en allais, et ce livre lui revenait.
Dans quelques jours, mes pérégrinations universitaires me reconduisent à Montréal et Providence, afin d’y travailler, et mon luxe ordinaire m’emmène une petite semaine à New York, que je n’ai fait qu’effleurer l’an dernier. Je me suis donc mise en quête d’un compagnon de papier, qui serait le témoin du froid du sommet de l’Empire State Building, des mes trajets sur la Greyhound, se reposerait avec moi au restaurant du MoMA et souffrirait les traces de muffins improbables à Soho. C’est alors que mon amie me cite Swift « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». Le glas avait sonné, ce serait La conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole, auteur suicidé en 1969, à l’âge de 32 ans parce qu’il se croyait écrivain raté. Son roman, publié par sa mère en 1980, s’est vu couronné par le prix Pulitzer.
Ce matin, j’envoie une invitation à l’une de mes conférences à une connaissance de longue date, qui me demande à la suite de cet envoi de retirer son adresse de ma mailing list. J’obtempère et me risque à lui demander en quoi une invitation courtoise à une conférence d’art contemporain a pu l’agresser à ce point. Un rien cynique (Je suis une fausse gentille), je m’excuse au passage de n’avoir pas eu l’intelligence de déduire que l’art, ainsi que tout ce qui ne génère pas d’argent, était pour lui fatalement dénué d’intérêt. « Exact, rétorque-t-il, il faut de tout pour faire un monde, des gens qui produisent de la richesse pour pouvoir partager et payer les innombrables acquis sociaux et d’autres qui sont payés à penser. » Le plus drôle, dans l’histoire, si l’on goûte l’humour noir, est le constat suivant : la personne avec laquelle je parle de Spencer Tracy, de Woody Allen, qui cite Swift et me donne des conseils de lecture, exerce sensiblement la même profession que l’individu qui, si je lui en avais laissé l’occasion, m’aurait fait une démonstration très pragmatique de l’inutilité de la culture dans notre société. Il y en a un des deux qui est mieux dans sa peau que l’autre, je vous laisse deviner lequel…
Images: Number 5 et Number 1, Jakson Pollock
19:17 Publié dans citations, Humeurs, Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://brouillonsdeculture.blogspirit.com/trackback/1717372
Commentaires
Depuis la cérémonie des Césars 2009 :
Charlotte Gainsbourg est lumineuse ; Sean Penn est magnifique.
-----
Au risque de vous reprendre, sachez que "(...) l'art (...) est l'enjeu de spéculations que vous ne pouvez imaginer.
C'est de votre part, très mal connaître ce milieu dont les ressorts financiers sont à la mesure de ce qu'il en devient redoutable (de l'avis même de C.B.).
Pour ne citer que d'infimes exemples, saviez-vous que Bertrand Lavier se plait à pousser les limites de sa flambante Ferrari sur l'autoroute? Une manière toute stimulante pour lui de (dixit) trouver des idées.
Tout récemment, "For the Love of God" de Damien Hirst s'est adjugé... 74 millions d'euros. C'est extravagant, même pour une pièce sertie de pierres précieuses (une tête de mort constellée de diamants, frappée du drapeau Britannique).
Pour ma part, je n'émet aucun jugement. C'est un fait qui demeure depuis des lustres (Picasso, déjà de son vivant, était extrêmement riche... et célèbre)
Puisque c'est ainsi : ce qui est rare est cher.
Quant aux autres, j'attribue à une forme de jalousie cette haine commune dont a pu faire preuve l'intelligentsia littéraire (Jean Baudrillard, hier ; et très récemment, Pierre Sterckx) à l'encontre de l'art actuel.
Ecrit par : Impertinent | 27.02.2009
Tant de lieux communs dans un si petit espace d'expression, M. l'impertinent... Qui ignore encore combien l'art est enjeu de spéculations, celles-là mêmes qui ont vu s'enrichir les découvreurs d'artistes parfois au détriment de ceux-ci, parfois si tard... Il n'existe pas tant d'artistes qui ont pu, de leur vivant, vivre largement ou luxueusement de leur art, même si, certes, il en est quelques-uns ! Et n'oublions pas qu'à chaque fois qu'un artiste réussit à s'enrichir, il enrichit également agents, collectionneurs, galeristes et surtout commissaires-priseurs...
Chère Audrey, j'ai pris un très grand plaisir à te lire, comme toujours, car tu écris avec l'intelligence du coeur, qualité rare de nos jours...
Ecrit par : libera | 17.03.2009
Tant de lieux communs dans un si petit espace d'expression, M. l'impertinent... Qui ignore encore combien l'art est enjeu de spéculations, celles-là mêmes qui ont vu s'enrichir les découvreurs d'artistes parfois au détriment de ceux-ci, parfois si tard... Il n'existe pas tant d'artistes qui ont pu, de leur vivant, vivre largement ou luxueusement de leur art, même si, certes, il en est quelques-uns ! Et n'oublions pas qu'à chaque fois qu'un artiste réussit à s'enrichir, il enrichit également agents, collectionneurs, galeristes et surtout commissaires-priseurs...
Chère Audrey, j'ai pris un très grand plaisir à te lire, comme toujours, car tu écris avec l'intelligence du coeur, qualité rare de nos jours...
Ecrit par : libera | 17.03.2009
@libera : C'est votre opinion. Je la respecte. Bien que - somme toute - il n'est pas de verite, chacun etant convaincu de la sienne.
Ecrit par : Impertinent | 21.03.2009
Ecrire un commentaire