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29.11.2008

Citation du jour

"Il y a deux sortes de temps : il y a le temps qui attend et le temps qui espère."

Jacques Brel

Peut-être y a-t-il une troisième sorte de temps: le temps perdu...

28.11.2008

Citation du jour

017.JPGLa crédulité des femmes est sans bornes, parce qu'elles se croient seules à savoir bien mentir.

Jacques Natanson

En fait...non...

Photo: Kingston, Ontario, Canada. Bords du lac; octobre 2008

24.11.2008

Citation du jour

"Celui qui se survit rate sa... biographie.
En fin de compte, ne peuvent être tenus
pour accomplis que les destins brisés."

Jean-Luc Lagarce

19.11.2008

Tribute to Frank Lloyd Wright

Photo-3.jpgAujourd’hui, j’ai peiné à mettre la dernière main à une conférence sur Frank Lloyd Wright. Même quand on aime ce que l’on fait, certains jours il est indéniable que l’on tire au flanc. Pour autant, je dois admettre que quel que soit mon état d’esprit quand je travaille, j’y trouve toujours du plaisir et une certaine forme de salut et de consolation. Aujourd’hui notamment. En faisant mes recherches sur Wright, je suis tombée sur quelques phrases issues de son autobiographie. En 1894, il refuse une proposition d'aller étudier l'architecture classique pour quatre années tous frais payés par l'architecte Burnham à l'École des Beaux-Arts de Paris plus deux années à Rome. Il y répond: « J'aime mieux être libre et rater mon coup, et être sot, que d'être lié à quelques succès de routine. Je n'y vois pas de liberté... voilà tout. » (Autobiographie 1932)
Considérant sa vision fulgurante de l’architecture, sa carrière, sa postérité et tout ce qui fait que cet homme fait partie de ceux qui ont compté et dont on se souvient, on peut se demander parfois si se faire traiter de sot pour être direct et sans concession n’est pas tout simplement de bon augure…
A mes étudiants architectes, et à ceux qui se reconnaîtront…

Photo: Musée Guggenheim, New York

Citations du jour

052.JPGL'amour est la chose la plus injuste du monde, il est distribué sans discernement. La plupart du temps, celui qui aime ne reçoit rien en retour, et celui qui est aimé reste indifférent devant la passion de l'autre.

Adrien Therio
Extrait de Marie-Eve, Marie-Eve

Photo: Montréal vu de la colline du Mont-Royal, octobre 2008

17.11.2008

Citation du jour

vrac 2008 130.JPGLes larmes du passé fécondent l'avenir

Musset

Photo: Strasbourg, quartier gare, juillet 08

16.11.2008

Marcel me harcèle...

004.JPGVous je ne sais pas, mais moi, j’aime bien le jeudi… Le jeudi est pour moi un jour de félicité. J’exagère à peine…
Je m’explique.
Pendant un temps, j’ai souscrit à ce mode de vie très tendance qui consistait à être très occupé par principe (ou, lorsque cela n’était pas le cas, se dire très occupé). On se croisait, entre connaissances, (pas entre amis, mes amis ayant un sens aigu de la volupté et de l’oisiveté contemplative…), et on rivalisait de stress, de fatigue et de « désolé j’ai pas le temps », comme si la valeur des gens se mesurait à l’aune des créneaux noircis de leur agenda (la plupart du temps, électroniques, parce que « tu comprends, sur le papier, tout ce que j’ai à faire ne rentre pas… »). Il devenait presque indécent de se cultiver, d’aller au cinéma, au resto entre amis, ou même de sortir son chien. Si vous répondiez à la question : « Tu as fait quoi dimanche ? » par « J’ai été voir l’expo machin puis faire un resto à côté du musée avec les copains », vous vous voyiez répondre « Tu as de la chance, moi, avec le boulot que j’ai… » ou mieux encore « T’as du temps à perdre. » ou « On ne se refuse rien ». Je ne vous parle même pas des fois où vous aviez l’audace d’avouer que vous aviez glandé sur le canapé avec votre mec et votre chien, à vous repasser l’intégrale des Six feet under… Ah, vous ne l’avez jamais avoué publiquement ? Je peux comprendre…
J’ai donc pendant un temps fait partie de ces gens qui en rajoutaient. Parce que la vérité, c’est que je suis vraiment très occupée. Que j’écris une thèse tout en bossant à plein temps, et en multipliant conférences et articles. Mais concrètement, être très occupé n’est pas une valeur en soi. Cela ne fait pas de moi quelqu’un de meilleur, ni de plus intelligent. Au contraire. La fuite en avant coupe de l’autre, du monde dans lequel on vit. L’absence de plaisir flétrirait n’importe qui, et moi la première. En outre, je n’ai jamais voulu renoncer à un théâtre, un ballet, un ciné, un apéro, un roman, pour travailler mon image de fausse fourmi industrieuse. Bien sur, si je n’avais pas été voir Andromaque au théâtre, j’aurais bouclé mon article pour la conférence de Kingston plus rapidement, et je n’aurais pas eu à relire mon texte dans l’avion. Et si je n’avais pas tenu à cuisiner un magret de canard dimanche soir, je n’aurais pas eu à mettre mon réveil à 5 heures le lendemain pour bosser. Si je n’avais pas été voir ma filleule de cinq ans, je n’aurais pas eu trente cinq mails de mon rédacteur en chef en souffrance à traiter le soir pour le lendemain. Oui mais Racine, tout de même… et le fondant du magret rosé sur mes papilles, et les petites mains de Clémence sur mon visage quand je lui raconte l’histoire de Oscar le Cafard (très bonne collection de livres pour enfants) ?
On naît, on meurt, ce sont mes deux seules certitudes. Le jour où j’ai compris ça, j’ai arrêté de culpabiliser quant au fait de prendre au temps de travail du temps de plaisir. J’ai compris aussi que « J’ai pas le temps » était la plupart du temps une vilaine excuse fourre-tout quand on n’assume pas le fait de ne pas se cultiver, ne pas voir sa famille, ne pas répondre aux mails ou de répondre au téléphone de manière désagréable. « Tu as vu tel film au ciné ? » l’autre, me prenant de haut « Moi tu sais, avec tout le boulot que j’ai, j’ai pas le temps ! » A utiliser en toutes circonstances. Peut tout justifier ou presque. Sauf que ça ne justifie rien. Mais ça, c’est un autre débat…
Alors aujourd’hui, moi, j’assume. Je n’ai rien à prouver à personne concernant le travail que j’abats, et je prends le temps. De vivre. Surtout.
J’en reviens donc au jeudi. Le jeudi, je m’octroie deux cours de danse classique avec des profs différentes : l’une, de midi à 2heures, est très artistique, l’autre, de 19h à 21h, est plus technique. Ma journée est rythmée par des pointes et des entrechats, de la sueur et des douleurs aux tendons, et un pique-nique de 14 à 14h30 avant de me remettre à mon travail. Travail qui se trouve être plus efficace le jeudi que les autres jours. Le matin, je carbure pour partir danser à midi, l’après-midi, je bosse dans l’excitation car je me réjouis d’y retourner le soir. Les courbatures et la fatigue ? A ce rythme, je ne sais même plus ce que cela veut dire…
Jeudi dernier, j’ai pique-niqué devant la télé, après le premier cours. Une demi-heure de lobotomisation à l’usage des honnête gens. Les chaînes câblées la plupart du temps. Et en zappant, je suis « tombée » sur la dernière émission de Delarue sponsorisée par Kleenex. A l’image des grandes heures des émissions poubelles de RTL9, j’entends Delarue qui déclame, pour conclure son sujet racoleur (du genre « ma mère est unijambiste et borgne, est-ce difficile à vivre ? »), une citation de Proust qui tombait à point nommé dans ma journée, et peut-être aussi dans ma vie.

« Certains souvenirs sont comme des amis communs, ils savent faire des réconciliation »

Entre ma danse, ma thèse, mon pique-nique et ma toute nouvelle philosophie de vie épicurienne, Marcel (Proust…) venait une fois encore de me clouer le bec.
Peut-être suis-je moi aussi à la recherche du temps perdu, à défaut de n’être plus une jeune fille en fleur

La semaine prochaine, je vous raconterai ce qui peut se passer dans votre tête quand un bac+4 en droit, qui gagne quatre fois votre salaire, vous demande à quoi peut bien vous servir votre bac+8 en histoire de l’art…

Photo: Niagara Falls, la chute américaine, octobre 08

The Visitor, Tom Mc Carthy

visitor1.jpgThe Visitor de Thomas McCarthy avec Richard Jenkins, Hiam Abbass, Haaz Sleiman… 1 h 45.

Une vraie merveille. Un film qui va à son rythme, séduit par sa simplicité et sa virtuose modestie, sans céder à la tentation du pathétique larmoyant, ou de la happy end rassurante. Du vrai, de l’authentique, même, porté par des acteurs juste dans le ton. Remarquons un Richard Jenkins, éternel second rôle taiseux au cinéma, qui incarne ici un second rôle dans la vie, étonnant de justesse, comme à son habitude. Un film qui fait du mal parce qu’il fait du bien, ou peut-être l’inverse…



Critique de Gilles Renault, www.liberation.fr

Où l’on découvre, troublante coïncidence, que Richard Jenkins était aussi le vrai nom de Richard Burton. Un peu comme si notre homme du jour - pour cause de sortie de The Visitor - était, jusque dans son patronyme, ontologiquement voué à ne pas jouer les cadors.
Ce Richard Jenkins-là n’est pourtant pas n’importe qui. Longiligne quinquagénaire originaire de l’Illinois, on l’a vu - parfois seulement aperçu - dans une quantité respectable de bons films américains, répondant notamment aux sollicitations de Woody Allen (Hannah et ses sœurs), de David O. Russell (Flirting with Disaster, J’adore Huckabees), des frères Farrelly (Mary à tout prix, Fou d’Irène), ou des frères Coen (The Barber, Intolérable Cruauté, Burn After Reading). Mais jamais en haut de l’affiche.
D’ailleurs, si Richard Jenkins ne passe plus inaperçu des deux côtés de l’Atlantique, c’est encore à un second rôle qu’il le doit, mais répercuté sur plusieurs années, dans une des séries télé les plus fameuses et brillantes de ces dernières années, Six Feet Under. Où il interprète le père de famille… qui meurt au début du premier épisode de la première saison. Et revient ensuite visiter les siens, épouse et enfants, avec qui il philosophe sur le sens de la vie, ou de la mort - les pompes funèbres servant de contexte.
Interstices. Avec un tel cursus, le discours posé du courtois Richard Jenkins est rodé : «Je n’ai naturellement que du bien à dire de Six Feet Under, à travers laquelle j’ai découvert l’incroyable impact de la télévision. J’adore la qualité du script, l’audace de HBO, la chaîne qui l’a diffusée, et le talent inventif de son créateur, Alan Ball… Au demeurant, je n’ai jamais vraiment éprouvé de frustration à collectionner les seconds rôles. Il suffit de connaître ses limites, faire de son mieux en prenant les choses comme elles viennent et, quelle que soit l’importance du rôle, privilégier l’intérêt qu’il revêt.»

En visite pour la première fois en France, Richard Jenkins savoure cependant une place inaccoutumée au sommet, dans The Visitor, défendu avec d’autant plus d’entrain qu’il y est irréprochable. Cinq ans après The Station Agent, délicate chronique sur un nain héritant d’une gare en pleine cambrousse, le réalisateur Thomas McCarthy confirme sa prédilection pour les interstices d’une société américaine où les personnages centraux ne seraient pas condamnés à vider les coffres des casinos ou à rouler des pelles à Cameron Diaz.
Le personnage de Jenkins, Walter Vale, est ainsi un homme sans aspérité, professeur d’économie menant une existence morne qui se trouve chamboulée le jour où il retrouve dans son appartement de Manhattan un couple d’étrangers (un Syrien et une Sénégalaise), avec lequel le courant va pourtant passer. Elle vivote sur les marchés, lui joue du djembé dans les clubs de jazz. Rapprochés par la musique, les deux hommes, l’un citoyen lambda, l’autre clandestin, voient toutefois leurs routes se séparer le jour où, à la suite d’un contrôle d’identité, le second plonge dans les rouages obscurs de la justice américaine.

Méthodes expéditives. «Au terme de deux semaines de répétitions, j’ai voulu faire de mon personnage quelqu’un de calme, parcimonieux, presque statique, en apprenant à faire confiance à la caméra qui saurait me retrouver au milieu de la foule sans que j’aie à gesticuler, explique Richard Jenkins. Il me semble que Tom McCarthy possède cette qualité que j’ai trouvée chez tous les grands cinéastes, celle d’être des observateurs hors pair, laissant une certaine marge de manœuvre aux interprètes tout en étant capables de saisir le meilleur moment.» Comme Walter Vale, «homme éduqué et diplômé, confronté à une réalité qui le dépasse», Richard Jenkins ignorait l’existence en plein cœur de New York de ces centres de détention aux méthodes expéditives, parfois même illégales. Comme Tom McCarthy, il récuse «tout avis péremptoire», mais souhaite «interpeller les consciences» en insistant sur «la nécessité de replacer la dimension humaine au centre du débat». L’intention est louable, l’action de facture honnête.
Le film est sorti en avril aux Etats-Unis, où, dans un réseau modeste, l’accueil a été favorable. En France, il a reçu mi-septembre le grand prix du 34e festival du cinéma américain de Deauville. La manifestation ne décerne pas de prix d’interprétation. Dommage.





11.11.2008

Citation du jour

006.JPG
L'oubli se conjugue à tous les temps : au futur pour vivre le commencement, au présent pour vivre l'instant, au passé pour vivre le retour...

Marc Augé
Extrait de Les Formes de l'oubli

Photo: Niagara Falls, la chute canadienne, octobre 2008

Les déferlantes, de Claudie Gallay

déferlantes.jpg

Claudie Gallay écrit le silence, l’incommunicabilité entre les êtres, la douleur de l’absence, du deuil contraint, le mutisme qui s’impose comme une évidence, par manque de mots… Lorsque le courage abdique, ne reste que la vie dans ce qu’elle a d’impérieux : les falaises de l’ouest, la violence d’un paysage et d’un climat hostiles, qui s’impose aux hommes et leur laisse la liberté de ne rien décider. L’omniprésence de la mer, le fracas des tempêtes, si entêtant qu’il empêche même de penser. Les personnages sont rugueux, et possèdent une forme de vérité violente qui ramène à l’essentiel de l’humain.
Un roman bouleversant, retors et dense, qui laisse le lecteur en état de sidération…



Tout au bout du monde

par Christine Ferniot
Lire, avril 2008

Une intrigue qui commence là où se termine la terre: des personnages écorchés vifs, une nature omniprésente et hostile. Claudie Gallay confirme son talent avec ce nouveau roman.

A la pointe du Cotentin, ça souffle fort, là-bas. Le vent tourne vite, les vagues se creusent et le ciel devient noir en quelques minutes. Revoici les tempêtes d'équinoxe et il ne fait pas bon rester dehors. Claudie Gallay a choisi la Hague, «un endroit comme au bout du monde», battu par les flots, pour situer son nouveau roman, Les déferlantes. Une fiction où la nature et les hommes se confondent, s'opposent et se cherchent sans fin. On arrive par les terres sur ce territoire minuscule, à deux pas de Cherbourg et, brutalement, la mer apparaît: «Elle vous barre la route, on ne va plus nulle part, comme sur une île», explique la romancière en dessinant une carte imaginaire sur la table en bois. La première idée romanesque lui est venue d'un poème de Prévert, une histoire de gardien de phare qui aimait tellement les oiseaux qu'il était prêt à éteindre le fanal, certaines nuits, pour qu'ils ne s'écrasent plus contre sa lumière aveuglante. Elle avait choisi le lieu, le coeur d'une intrigue, il lui manquait la voix. C'est celle d'une femme, fumeuse et rauque, tenancière de bistrot, qui allait lui offrir la bonne musique. Deux ou trois maisons, un café, un phare et l'Atlantique, voici pour le décor. Sa narratrice est là-bas depuis six mois lorsque commence le récit. Elle est arrivée à l'automne avec les oies sauvages, travaille pour le centre ornithologique de Caen, vient observer les oiseaux, les compter, étudier les cormorans et les migrateurs, surveiller les oeufs, les nids dans les falaises. Parfois, elle s'assied en haut d'un grand rocher et dessine un oiseau sentinelle, une aigrette ou un pluvier pour un album qu'elle ne finira sans doute jamais. Elle a laissé en ville un amour perdu, a trouvé à la Hague le gîte, le couvert et les silences nécessaires pour continuer son deuil. Cette femme d'une quarantaine d'années n'a pas de prénom, les habitants l'appellent la Griffue comme la maison qu'elle partage avec Morgane et Raphaël, frère et soeur, absents eux aussi du monde des vivants.

La mer qui emporte les hommes et les bateaux

Dès les premières pages, la première tempête, tous les protagonistes sont aux aguets, comme dans un minuscule théâtre: Lambert, l'homme qui revient chez lui après des années d'absence, la vieille Nan qui perd la tête, les habitués du bistrot de Lili, son père Théo et, surtout, la mer qui prend les bateaux et leur équipage, ne les rend pas toujours, empêche les familles d'enterrer leurs morts et les oblige à espérer un miracle, un retour impossible.
Claudie Gallay est une fille du Sud, installée depuis longtemps dans le Vaucluse après une enfance dans le Dauphiné. Elle connaît les sols bien secs, le soleil au zénith mais, pour la seconde fois, elle situe son histoire dans une région où les pas laissent des empreintes dans le sol, où il faut lutter physiquement contre une nature qui ne se donne pas d'emblée. «Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps. C'étaient des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres. Ces vagues, les déferlantes. Je les ai aimées. Elles m'ont fait peur.» Dans l'or du temps, elle évoquait déjà cette région, mais la Normandie qu'elle décrivait était au sud de Dieppe, plus loin des falaises et de la rigueur. Un homme marié, père de deux fillettes, s'ennuyait un peu dans sa vie en ligne droite. Sa rencontre avec une vieille dame indigne allait changer la monotonie de son existence en curiosité insatiable. Dans ce roman superbe, Claudie Gallay citait André Breton et son journal de voyage en Arizona à la rencontre des Indiens Hopis. Elle ouvrait des portes sur des secrets, cherchait, comme Breton, l' «or du temps». Pour Les déferlantes, la romancière s'est rendue sur place à toutes les vacances scolaires, installée dans une chambre avec vue sur le phare. «J'écrivais au rythme des marées», précise-t-elle. Et c'est Jacques Prévert qui devient cette fois son ombre tutélaire, lui qui aimait ce coin sauvage pour y rêver.

Sortie du rang des «taiseux»

Sûr que la narratrice des Déferlantes ressemble à la romancière, avec son côté écorchée vive, observatrice sans fin d'un paysage rugueux, patiente et bouillonnante à la fois dans ses désirs contraires. Claudie Gallay se cabre un peu lorsqu'elle doit parler de certains héros comme Théo, un père qui ne regarde sa fille que lorsqu'elle lui tourne le dos. «Mon travail se bâtit sur les silences du passé», dit-elle. Il faut donc revenir vers son enfance en Dauphiné, un monde étroit où les livres ressemblent à des dangers. Son père ne lit pas ses romans, sa mère ne lui en parle jamais, il n'y a pas de bibliothèque à la maison. Une famille de «taiseux», admet-elle avec réticence. Elle a quitté cette gangue, est devenue enseignante mais travaille à mi-temps dans une école communale où l'on sait à peine qu'elle est romancière. L'essentiel est ailleurs, dans une maison du côté de Cluny au milieu des bois, près d'une mare où les biches viennent boire. Elle se lève tôt, écrit et réécrit sans rien montrer à personne. «Parfois, j'arrive à ces beaux moments où je sens qu'il n'y a rien à retoucher, où il n'y a pas de décalage entre ce que je pense et ce que j'écris. C'est un peu comme faire le jardin, réussir la taille d'un arbre.» Sylvie Gracia, son éditrice aux éditions du Rouergue, souligne: «Son premier livre, L'office des vivants, est arrivé par la Poste.» C'était il y a dix ans, au moment de la naissance de la collection, La Brune. Cinq livres plus tard, la méthode n'a pas changé. «Nous nous voyons peu, elle envoie un manuscrit lorsqu'elle pense avoir terminé. Je ne lis jamais rien en cours. Elle reste seule avec son écriture qui s'est densifiée au fil des livres.»
La petite maison de Claudie Gallay s'appelle la Thébaïde, elle n'y accueille pas grand monde et ferme le portail à clé dès qu'elle arrive. Pourtant, quelque chose a changé depuis dix ans. Comme le début d'un apaisement qui n'est pas lié directement au succès grandissant de ses livres mais aux rencontres de lecteurs qu'elle ose maintenant affronter et aux artistes, comme Charles Juliet, qui l'ont encouragée. Elle dit: «Ecrire, c'est creuser au même endroit» et si ses livres ont un air de famille, ils prennent une nouvelle ampleur, à l'image des vagues sur cet océan qu'elle met en scène comme une tragédie humaine.
A noter deux rééditions en collection de poche, chez Babel: Dans l'or du temps et Mon amour, ma vie (son second roman paru en 2002).





P : 114 : « Les falaises, c’étaient mes chemins de solitude. Je ne savais plus marcher à deux. »
P : 128 : « Théo était-il encore chez Nan ? Avait-il passé la nuit près d’elle ? La Mère devait l’attendre, son sac sur le ventre. Avec son amour de vieille qui lui suintait encore des yeux. Un corps qui n’oubliait pas. C’est pour ça qu’elle s’accrochait au sac. Que s’était-il passé entre Nan et Théo ? S’entaient-ils aimés, et avec quelle force ? Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J’ai roulé mon pull contre mon ventre. J’en ai fait une boule. J’ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Des rails comme des barreaux. »
P : 133 : « A la Hague, les vieux et les arbres se ressemblent, pareillement torturés et silencieux. Façonnés par le vent. »
P : 297 : « Je n’étais plus femme. Pas mère. Je ne me souvenais pas d’avoir été fille. Encore moins sœur. Incapable d’être épouse. Incapable d’appartenir. De dépendre d’un homme ou d’une histoire. Des hommes m’avaient aimée, j’avais toujours aimé ceux qui ne m’aimaient pas.
Jusqu’à toi. »
P : 350 : « Le soir, une brume blanche s’est accrochée aux mâts des bateaux. Sur le port, les murmures fantômes des chaînes qui retenaient les coques.
Une barque noire glissait sur l’eau, elle s’est éloignée en direction de la passe. Un homme se tenait debout, à l’avant. Un pêcheur de nuit. Il portait un grand vêtement noir qui faisait penser à une cape. La barque semblait glisser sur l’eau.
J’ai entendu le clapotement de la rame. J’ai pensé à ceux que la mer prenait et qu’elle ne rendait pas. Les corps qui restaient prisonniers de l’eau. Ballotés. Soulevés. Les cauchemars interminables. J’ai pensé au petit frère de Lambert.
La Hague est une terre de légendes, un lieu de croyances. On dit que certains reviennent la nuit, incapables de se détacher de cette terre. De se séparer. »

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